Il semble que j’ai pris l’habitude de commencer chaque nouveau tome de mes chroniques par un paragraphe où je fais le point sur mes écrits. Cette fois encore, je vais respecter cette tradition. Cela fait maintenant plus d’un an que j’ai commencé à vous relater mes expériences oniriques. Je peux aujourd’hui vous avouer qu’à l’époque, je ne pensais pas que cette aventure durerait aussi longtemps. Tout d’abord, je ne savais évidemment pas que ces étranges rêves deviendraient récurrents et se prolongeraient dans le monde de l’éveil. Mais surtout, je ne me doutais pas que vous y trouveriez un intérêt suffisant pour continuer à me lire. Laissez-moi donc tous vous remercier de votre fidélité et, sans plus tarder maintenant, vous narrer la suite des faits incroyables dont j’ai été le témoin…
A peine quelques heures après m’être réveillé et avoir constaté la disparition de Gwennen, ma détermination avait déjà laissé la place à la perplexité la plus totale. Si je souhaitais toujours autant mettre un terme aux agissements du Visiteur, la manière dont j’allais m’y prendre restait nettement plus obscure. Epuisés par nos épreuves respectives, nous nous étions endormis sans mettre en place la moindre stratégie. Gwennen était sûrement retournée au Manoir de l’Absolu, tandis que je me retrouvais à nouveau dans le monde de l’éveil. Et jusqu’à preuve du contraire, le bannissement qui pesait sur moi était toujours d’actualité, m’empêchant de la suivre dans le domaine de sa mère. Le seul moyen de rejoindre les contrées du rêve restait donc – à ma connaissance – de repasser par la Croisée des mondes, d’où je devrai ensuite me débrouiller pour la retrouver. Mes congés d’été touchaient à leur fin, et j’étais déterminé à en profiter pour repartir sur la Lune avant de retourner au bureau.
C’est pour cette raison – et j’avoue ne pas en être particulièrement fier – que je passais les deux jours suivants à me soûler. Je vous fais grâce d’une description détaillée et pénible (surtout pour moi) de ces quarante-huit heures d’ivresse volontaire. Je ne sortis de mon domicile qu’une seule fois, pour aller acheter plusieurs bouteilles l’alcool. Mon désir de repasser dans les contrées du rêve était tel que je finis par tester des mélanges qui n’eurent pour seul effet que de me rendre malade. A plusieurs reprises, je sombrai dans un sommeil éthylique et fiévreux, mais je ne me réveillai pas une seule fois dans l’auberge que j’espérais atteindre. Les visions qui m’assaillaient pendant ces périodes de sommeil n’étaient que des cauchemars fébriles dus à la boisson et non une l’expérience de haut-rêve à laquelle j’aspirais.
Une pensée me traversa alors l’esprit, avec une telle acuité que j’eus du mal à m’en débarrasser par la suite. Et si la Croisée des mondes n’existait plus ? Tel que je le connaissais, le Visiteur aurait tout à fait été capable d’y mettre le feu, juste pour se défouler après ma soudaine disparition. Si c’était le cas, boire ainsi ne me mènerait à rien de bon. Comme il ne me restait plus d’un week-end avant de reprendre le travail, je décidais finalement d’abandonner pour le moment. Désireux de passer ces deux derniers jours de repos loin de toute tentation, je téléphonais à mes parents pour leur annoncer mon désir de passer le week-end chez eux…
Ce fut le samedi matin, alors que j’étais dans un train me menant chez eux, que mon existence bascula à nouveau dans le surnaturel. Il devait rester environ une demi-heure de voyage, et je m’étais assoupi, tant bercé par le rythme du chemin de fer que fatigué par mes tentatives des deux jours précédents. Je fus tiré de ce sommeil réparateur par un homme qui vint s’asseoir sur la banquette juste en face de moi, et qui heurta légèrement mon genou dans la manœuvre. Ouvrant les yeux, je découvrit qu’il s’agissait d’un clochard à l’apparence étrange. Son vieux manteau sale et la forte odeur de vinasse qui l’accompagnait n’avaient rien d’exceptionnels, mais son visage attira mon attention. Il avait les cheveux et les sourcils blancs, et ce regard difficile à soutenir qu’ont les albinos. J’aurai été incapable de lui donner un âge, on aurait dit que la misère dans laquelle il semblait vivre l’avait prématurément vieilli. Jetant un coup d’œil alentours, je me rendis compte que nous étions les deux seuls passagers de la voiture. Décidément, j’avais le chic pour m’attirer de nouveaux amis… Je m’apprêtais à me lever pour échapper à sa puanteur qui commençait à me donner la nausée, lorsque l’homme m’adressa la parole.
« Tu ne devrais pas boire autant. » me dit-il en me regardant droit dans les yeux. Amusé par le paradoxe de la situation, j’interrompis mon mouvement pour lui répondre : « Et c’est vous qui me dites ça ? ». Il me considéra d’un air intéressé avant de répliquer : « J’ai mes raisons. ». Du tac au tac, j’ajoutai : « Oui ? Et bien moi aussi si vous voulez savoir. ». L’albinos pivota d’un quart de tour, allongeant ses jambes sur la banquette, avant de continuer : « Peut-être, mais ça ne sert à rien d’insister comme ça. ». Mon attitude envers cet homme changea alors du tout au tout. Je ne l’avais peut-être pas considéré comme ce qu’il était réellement, et ses paroles étaient étrangement précises pour un inconnu. Etait-ce mon imagination qui brodait sur quelques mots lancés au hasard, ou est-ce que ce type savait de quoi (et à qui) il parlait ? Pour déterminer s’il s’agissait ou non d’une coïncidence, je décidais de poursuivre la discussion…
« Et que me conseillez-vous de faire ? » lui demandai-je. Sûr d’avoir désormais toute mon attention, l’homme cessa de me regarder, s’allongea encore plus confortablement, et ferma les yeux avant de me répondre : « Tu pourras taper à la porte autant que tu voudras, mais le bar est fermé pour le moment. Enfin… » précisa-t-il avec un sourire, «… en ce qui te concerne. ». « Vous voulez dire qu’il reste ouvert pour les autres… hum… clients ? ». « Ouais… mais pour leur sécurité, la patronne ne veut pas de toi dans son établissement pour le moment. ». J’accueillis cette information avec soulagement. Si l’homme parlait bien de la Croisée des mondes (et je ne voyais pas comment il aurait pu en être autrement), cela prouvait que le Visiteur ne l’avait finalement pas réduite en cendres. D’un autre côté, cela signifiait qu’après le manoir, j’étais à nouveau banni d’un autre point de passage entre les deux mondes ! Je repris la parole : « Cette interdiction est-elle définitive ? ». « Non, et c’est ce que je suis venu te dire. La patronne t’attendra à la prochaine nouvelle lune. ».
Un autre train croisa alors le mien en klaxonnant, et ce bruit soudain me fit sursauter. La banquette en face de moi était vide, bien évidemment. Avais-je rêvé cette rencontre ? Sans doute, mais si ce mystérieux poivrot était bien un haut-rêvant, cela n’y changeait pas grand chose. N’ayant pas d’autre piste, je décidais de lui faire confiance. Il me faudrait donc attendre un mois avant d’espérer savoir comment toute cette histoire allait se décanter…





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