Devant mon absence de réaction, le marin tendit un doigt dans ma direction et, sans me quitter des yeux, demanda à Gwennen : « Il n’a jamais activé de boussole, c’est ça ? ». « Ne t’inquiète donc pas… » répondit-elle rapidement. « Tu as bien vu de quoi il était capable, et il va très bien s’en tirer. Il ne lui a fallu que quelques secondes pour trouver le cristal tu sais… ». Visiblement fâché et effrayé, le jeune homme leva les mains pour signifier qu’il ne voulait plus rien entendre à ce sujet. Il s’éloigna vers la poupe en maugréant quelque chose à propos de l’inconscience d’aller en haute-mer sans une bonne préparation. Gwennen soupira exagérément à son attention puis se retourna vers moi. « J’ai confiance en toi… » affirma-t-elle, « …et je suis sûre qu’activer la boussole sera un jeu d’enfant pour un haut-rêvant disposant de tes capacités. ». « Je veux bien essayer tout ce que tu voudras » lui répondis-je, « mais il faudrait d’abord que tu m’en dises un peu plus sur tout ceci… ». Tout en fouillant dans sa besace, Gwennen m’expliqua enfin la façon dont notre voyage avait été planifié.
Lorsqu’elle avait rencontré le Peintre pour lui demander son aide, celui-ci lui avait avoué, comme il l’avait fait avec moi plus tard dans l’auberge, son incapacité à me prendre en charge. C’était la Harpiste qui aurait normalement dû se charger de mon initiation, mais les circonstances avaient rendu cet entraînement impossible. Malgré tout, le Peintre avait appris à Gwennen l’existence d’un autre gardien vivant à l’écart du continent, et qui accepterait à coup sûr de m’apprendre l’art d’influencer les rêves. Mais l’île sur laquelle résidait mon futur mentor n’était pas facile à atteindre… Seule une boussole correctement activée par un haut-rêvant pouvait y guider les équipages souhaitant s’y rendre. A ce moment de son récit, Gwennen venait justement de sortir de sa besace la boussole en question. Il s’agissait d’une plaque de bois gravé qui me fit penser à un cadran solaire. Elle continua ses explications en m’apprenant que le point d’embarquement devait être la ville dont nous étions partis, mais que seule la boussole pourrait nous guider une fois que les terres seraient hors de vue. Le voyage ne devrait durer quelques jours pour son ami et elle, alors que pour ma part, le troisième croquis du Peintre m’amènerait directement au château du gardien de l’île.
« Et la cabane alors ? » lui demandais-je. « Pourquoi représentait-elle une étape de ce voyage ? ». Gwennen m’expliqua que ce petit bâtiment au bord du lac avait jadis été le lieu d’habitation d’un haut-rêvant réputé pour ses compétences maritimes. D’après le Peintre, cet endroit était - malgré le danger qu’il présentait - le moyen le plus rapide pour nous de mettre la main sur une embarcation et un cristal de navigation. « Car… » ajouta-t-elle en sortant triomphalement le cristal de sa besace, « …aucune boussole ne saurait être activée sans un tel cristal. ». Grâce à ses explications, les différentes étapes de notre périple me semblaient désormais parfaitement logiques. Tout en regardant Gwennen insérer le cristal dans une encoche à l’arrière de la boussole (à la manière dont on met une pile dans un appareil électrique, songeais-je amusé) je repensais à l’épisode de la cabane. La créature que j’avais alors combattue était-elle une sorte de fantôme du haut-rêvant qui avait vécu là-bas ? Cette pensée, s’ajoutant à nos précédentes théories sur l’origine des boggarts, me fit frissonner. A ma mort, deviendrai-je moi aussi un zombi errant dans les hautes-terres du rêve ?
Gwennen avait terminé de préparer la boussole, et elle me la tendit pour que je l’active. « Comment dois-je m’y prendre ? » lui chuchotais-je pour que le marin ne m’entende pas. « Je l’ignore… » répondit-elle sur le même ton, « … je n’ai encore jamais vu aucun haut-rêvant le faire. Essaye d’utiliser ton imagination, comme tu l’as fait face aux boggarts. ». Pris au dépourvu, et n’osant pas lui avouer que je n’avais été le premier surpris par les décharges électriques, je tendis instinctivement la main au-dessus de la boussole. Je fermai ensuite les yeux, tentant de me concentrer sur la tâche que je devais accomplir. Quelques secondes s’écoulèrent, puis une sensation légère envahit la paume de ma main tendue. A mon grand soulagement, ce n’était pas du tout douloureux. Il s’agissait plutôt d’une sorte de force immatérielle, comme la résistance que l’on ressent en tentant d’approcher deux aimants qui se repoussent. Cette impression disparue rapidement, et j’ouvris les yeux au moment où Gwennen laissait échapper un petit cri de joie. Les gravures de la boussole étaient devenues délicatement lumineuses et une flèche luisante, désignant une direction à tribord, était apparue sur le bois. Mon amie s’amusa à orienter la boussole dans un autre sens, mais l’indicateur brillant continuait à indiquer le même point. Attiré par nos rires, le marin vint finalement nous rejoindre, à la fois soulagé et penaud de s’être précédemment emporté.
Sans la moindre transition, cette scène de réjouissances laissa la place à une vue de ma chambre. Une fois de plus, je venais de me réveiller en plein milieu de mon songe, quittant les contrées du rêve pour un brutal retour dans le monde de l’éveil. Je n’eus cependant pas le temps de m’énerver à ce sujet, car je me rendormis presque aussitôt d’un sommeil ordinaire, dont je n’émergeai qu’après plusieurs heures. Dans les jours qui suivirent, je fus confronté au même problème que précédemment, à savoir de choisir combien de temps je laisserai s’écouler avant de prendre connaissance du croquis suivant. Gwennen ayant évoqué quelques jours de voyage, je décidais d’attendre à nouveau une semaine, pour laisser à mes amis oniriques le temps de rejoindre l’île et de trouver le château de ce gardien. Je laissais donc passer les jours, avec une impatience croissante à l’idée de rencontrer enfin quelqu’un qui pourrait se consacrer à mon éducation de haut-rêvant. Durant cette attente, je constatais que l’idée de laisser Gwennen seule sur l’océan avec le jeune marin m’énervait un peu, sans que j’arrive pour autant à m’avouer qu’il s’agissait d’une certaine forme de jalousie de ma part…
Lorsque la date tant attendue arriva finalement, j’ouvris avec empressement le coffret du peintre. Mettant de côté le croquis de la ville, je découvris le troisième et dernier dessin qu’il contenait. A ma grande surprise, il ne s’agissait pas d’un bâtiment, mais de l’intérieur d’une pièce. Je m’étais attendu à trouver un château, mais le crayonné était plus intimiste que les précédents, puisqu’il représentait un salon richement meublé. Une cheminée massive où brûlait un feu imposant occupait le centre de la feuille. Des tapisseries ornaient les murs, et deux fauteuils à l’apparence confortable trônaient devant l’âtre. Tout en m’imprégnant des détails de cette représentation, je tentais d’expliquer cette différence avec les précédentes œuvres du peintre. Que ce soit le manoir de l’Absolu ou la Croisée des mondes sur la peinture, ou encore la cabane et l’hôtel exotique des derniers croquis, tous ces lieux avaient été représentés de l’extérieur. Je finis par découvrir la raison à cette scène intérieure : il s’agissait cette fois-ci du château d’un gardien. S’il disposait d’un enchantement semblable à celui de la Harpiste, avec ses couloirs et ses pièces mouvantes, j’aurai certainement eu des difficultés à parvenir jusqu’à son propriétaire. Le peintre avait assurément voulu m’éviter cette difficulté en représentant directement le lieu du rendez-vous.
A la fois confiant et impatient, j’allais donc me coucher en me représentant mentalement les différents éléments de la pièce. Je dus mettre près d’une heure à m’endormir cette fois-ci, délai que je mettais sur le compte de mon excitation. La magie des croquis fit à nouveau son effet, et me m’éveillait au cœur de la scène que j’avais soigneusement étudiée. Vêtu de mes habituels vêtements de haut-rêvant, je m’étais tout simplement retrouvé assis dans l’un des deux fauteuils, face aux flammes du foyer. L’autre siège était tourné sur le côté, et son haut dossier m’empêchait de voir qui s’y tenait. Je sus cependant qu’il était occupé car je distinguais sur l’accoudoir le plus proche la manche d’un riche vêtement. Persuadé qu’il s’agissait de mon futur professeur, je me levais et toussotais maladroitement pour lui signifier ma présence. Comme il ne réagissait pas, j’entrepris de contourner son fauteuil en me présentant : « Bonsoir ? Je viens pour commencer mon initiation auprès de vous. Vous êtes bien le… ». Les mots suivants restèrent bloqués dans ma gorge lorsque je reconnus mon interlocuteur. « Tu souhaites vraiment commencer ton initiation, haut-rêvant ? » me répondit-il de sa voix inhumaine. « Ignorerais-tu donc qu’elle est déjà terminée ? »…
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