Rassemblant tout mon courage, je tendis doucement une main devant moi, en direction de cette chose en mouvement. Ma main effleura une masse vivante qui défila sous mes doigts comme un gigantesque serpent. Effrayée, je rompis le contact en ramenant prestement mon bras contre mon corps. Quelle pouvait bien être cette créature qui évoluait dans le brouillard ? Prise de panique à l’idée de ne pouvoir la localiser avec certitude, je me remis rapidement sur mes pieds, pour limiter la partie de mon corps qui serait à la merci de cette chose. Après quelques secondes d’attente angoissée, je sortis de ma torpeur et pris conscience de l’affrontement qui avait débuté à quelques mètres de moi. Mon compagnon et son adversaire s’étaient en effet empoignés et luttaient d’une manière inhabituelle. Ils ne cherchaient pas à frapper l’autre, mais se contentaient de maintenir leur prise. L’aspect le plus terrifiant de leur combat était l’intensité de leur regard. Tous leurs efforts semblaient se concentrer dans leurs yeux, qu’ils roulaient de manière écœurante, en une sorte de confrontation de volonté dont les règles m’échappaient totalement.
Autant inquiétée par l’attitude inhumaine de mon compagnon que par la chose qui rampait à mes pieds, je restais figée pendant de longues secondes. Tandis que j’hésitais entre me jeter dans la mêlée et m’enfuir, le combat dont j’étais témoin prit soudainement fin. Les yeux de notre ennemi se révulsèrent brusquement, et il tomba à la renverse tel un pantin désarticulé. Je me précipitais vers mon compagnon mais lui aussi s’était effondré sur le sol avant que j’ai pu l’atteindre. M’accroupissant à ses côtés, je l’aidai à s’asseoir de sorte que son visage émerge de la brume. Il était plus pâle que jamais, à bout de souffle, et son regard devenait vitreux. Il s’accrocha à moi en un geste pathétique, et je compris qu’il était mourrant. Puisant dans ses dernières forces, il attira mon visage près du sien et prononça ces quelques mots : « Je t’avais dit que j’étais déjà mort… Fuis maintenant, aussi vite que tu le peux… ». Tandis que la vie le quittait, son visage reprenait ses traits d’origines. Ceux que j’avais toujours connus, ceux de ce jeune marin qui était un ami fidèle pendant tant d’années. « Si j’avais été un haut-rêvant… » ajouta-t-il encore, « … les choses auraient été différentes… entre nous. ». Il respira encore une fois, puis une autre, et ce fut terminé.
Anéantie par cette mort inexplicable, je restais immobile, serrant contre moi le corps de mon compagnon d’aventure. Tandis que les larmes voilaient ma vision, mon esprit était en proie à de nombreuses émotions, parfois contradictoires. A la peine que je ressentais venait s’ajouter un fort sentiment de culpabilité de l’avoir entraîné dans mon voyage. De l’anxiété également, car je ne comprenais toujours pas ce qui se passait dans ce palais, et ce dont nous étions victimes. J’hésitais enfin à obéir à ses dernières volontés, en quittant au plus vite ces lieux. Mais le sentiment qui dominait tous les autres était la colère, envers moi-même, ma quête insensée, et cette île tout entière. J’allais partir comme il l’avait souhaité, mais pas avant de m’être affranchie de cette haine qui montait en moi. Il me fallait trouver les responsables et le leur faire payer au prix fort ! Mais pour assouvir ma vengeance, je devais tout d’abord trouver ce que dissimulait cette brume…
Déposant au sol le corps de mon ami, je tâchais tout d’abord de retrouver celui de notre adversaire. Peut-être avait-il sur lui quelque chose qui m’aiderait à comprendre ? J’avais repéré l’endroit de sa chute, mais j’eus beau chercher à tâtons, mes mains ne rencontrèrent que le sol froid et lisse. Etait-il encore en vie, et avait-il pu ramper hors de la galerie ? Revenant vers mon compagnon, j’eus un choc en le retrouvant à plusieurs pas de là où je l’avais laissé une minute auparavant. Et, tandis que je commençais à fouiller ses vêtements, je constatais avec effroi qu’il se déplaçait doucement ! Ne pouvant me fier qu’à mon sens du toucher, je compris que son corps, allongé sur le dos, glissait vers une ouverture dans le mur le plus proche. Se pouvait-il que quelqu’un, dissimulé par cette brume maudite, fut en train de le traîner par les pieds ? Sans réfléchir, je plongeais dans le brouillard pour surprendre celui ou celle qui était en train de déplacer le cadavre de mon compagnon. Mes bras réussirent à ceinturer mon adversaire, mais l’ignominie de sa nature fit chanceler ma raison !
Mes mains s’étaient refermées autour de la chose que j’avais effleurée précédemment. La manière la plus simple de la décrire serait de parler d’une créature tubulaire d’une cinquantaine de centimètres de diamètre. Je pensais tout d’abord à un animal, un serpent ou un ver géant, qui aurait attrapé mon ami par les pieds et le tirait en arrière. Aussi horrible que fut cette idée, elle n’égalait en rien l’insoutenable secret que révéla la suite de mon examen tactile. Progressant avec dégoût le long de cet organisme, mes mains ne rencontrèrent ni tête, ni patte, ni tentacule d’aucune sorte qui aurait pu enserrer les jambes de mon ami. Bien au contraire, cet être se glissait sous la robe et ne faisait qu’un avec le corps de mon compagnon ! Par un amalgame répugnant et incompréhensible, cette créature et mon ami avaient fusionné leurs organismes. Ses paroles mes revinrent en mémoire, et je compris avec affolement ce qu’il m’avait expliqué à mi-mots sans oser m’avouer l’atroce vérité.
Décidée à découvrir l’origine de cette abomination, je passais par la porte et m’engageai dans la pièce suivante. Je progressais à moitié courbée, avançant le plus vite possible, tout en gardant une main sur cette chose cylindrique et répugnante. Mon but était de remonter le long de cet organe jusqu’à découvrir l’entité qui avait assimilé mon compagnon. Ce que je pourrais faire par la suite, désarmée face à une telle créature, m’importait finalement peu. Mon désir de vengeance ne laissait alors aucune place à la prudence. De salles en couloirs, je suivis ainsi cette horrible piste vivante sur des dizaines de mètres. La taille de cette chose était aberrante, et je me dis que si son corps était proportionnel à ses excroissances humanoïdes, toute ma rage me serait d’une utilité limitée. Avec surprise, je finis par déboucher dans le grand hall d’entrée. La détestable masse de chair s’achevait ici, en un hideux moignon sanguinolent. Mon ami s’était-il sacrifié pour me guider jusqu’ici ? A moins que la chose qui vivait en ces murs se fut séparé de ce membre désormais inutile... La porte d’entrée était entrouverte, laissant entrevoir un paysage crépusculaire. Ma besace, mystérieusement posée sur la plus haute marche de l’escalier menant à l’extérieur, formait une invitation à la liberté. Prenant conscience qu’une telle occasion ne se présenterait sans doute plus jamais, je me saisis de mes affaires et quittais le Palais des Brumes.
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