L'initiation (4/15) : Une première leçon

Publié le par Weird

J’accueillis cette annonce avec une certaine appréhension. J’étais bien entendu excité à l’idée d’en apprendre d’avantage sur les capacités dont je disposais, mais le terme « initiation » que venait d’utiliser le gardien m’effrayait quelque peu. Aurais-je à faire face à des sortes d’épreuves pour montrer que j’étais digne de ces pouvoirs ? Finalement peu désireux de commencer immédiatement, je gagnais du temps en posant une question à la tenancière : « La dernière fois, vous m’aviez dit que vous étiez une haute-rêvante. Et pourtant, vous semblez disposer de pouvoirs proches de ceux des gardiens. Vous êtes capable de m’interdire l’accès de la Croisée des mondes, tout comme la Harpiste m’a banni de son domaine. Comment est-ce possible ? ». La jeune femme me sourit aimablement avant de me répondre : « C’est parce que suis dans cet établissement depuis très longtemps. Le vrai tavernier, originaire de ces contrées, est en quelque sorte le gardien de ce no man’s land situé entre les deux domaines. Il m’a choisie comme assistante et m’a initié à certains de ses secrets parce que… et bien, disons que je m’y connais en ivresse ! ». J’acquiesçais d’un signe de tête, lui rendant son sourire.

« Quant à moi , je ne pourrais pas m’occuper de ton initiation » reprit le gardien, « car tu n’es pas entré dans les contrées du rêve par mes terres. Je suis plus à l’aise avec les artistes qu’avec les romantiques dans ton genre. ». Cette information me mit mal à l’aise. Si je suivais son raisonnement, j’aurai certainement dû être « initié » par la gardienne de la forêt… La tournure de notre première rencontre avait hélas fait avorter cette relation avant même qu’elle commence. Le peintre continua : « Mais tu n’es pas totalement ignorant non plus. Ayant découvert notre monde par le Manoir de l’Absolu, tu as eu accès à une bibliothèque fort bien fournie. J’imagine que tu as dû en profiter pour étudier les nombreux ouvrages qu’elle contient ? » . Je répondis par un mouvement du menton qui ne signifiait rien de particulier. Je me sentais pris au piège de cette discussion, où le gardien semblait surestimer mes connaissances. Il enchaîna d’ailleurs dans ce sens en ajoutant : « Oui, forcément, sinon tu serais stupidement mort de froid en sortant du manoir ! ». Mes deux interlocuteurs semblèrent trouver cette remarque fort spirituelle car ils se mirent à rire de bon cœur. Comment leur avouer que je n’avais lu aucun livre du manoir à part le journal de Monsieur C., et que j’avais justement failli périr en quittant la bâtisse sans précaution ?

« Enfin… », continua le gardien de sa voix chaude et profonde, « … il est temps de commencer comme je te l’ai dit. La première chose que tu dois bien comprendre est la différence qui existe entre un rêveur et un haut-rêvant. ». Reprenant un air sérieux, ils me fixèrent tous les deux du regard. « Un simple rêveur… » dit la tenancière « … n’a accès qu’aux basses-terres du rêve. Il s’agit d’un lieu instable et chaotique, où ceux qui s’y promènent ne peuvent contrôler leur rêve. Ils le subissent, et bien qu’ils en soient les protagonistes, ils peuvent rarement agir sur son déroulement. S’ils y croisent d’autres personnes du monde de l’éveil, des connaissances à eux par exemple, ces dernières ne sont que des chimères fantasmées… A l’inverse, un haut-rêvant - comme vous ou moi - peut accéder aux hautes-terres du rêve. Ces contrées sont bien définies et existent même lorsque nous ne rêvons pas. Les seules personnes du monde de l’éveil que nous pouvons y croiser sont les autres hauts-rêvants. Et surtout, nous sommes conscients de rêver, et nous pouvons ainsi contrôler ce qui nous arrive. ».

Sans me laisser le temps de réagir à ces fabuleuses révélations, le gardien reprit la parole. « C’est un concept simple mais fondamental, et il faut impérativement que tu en sois conscient à chaque instant. Tu ne subis pas ton rêve comme un récit qui te serait imposé, mais tu disposes à chaque instant du choix de tes actions. Nous allons mettre cette première leçon en pratique à l’aide d’un exercice. Approche cette source d’éclairage de la table. ». Le peintre me désignait du doigt une des bougies de la pièce. Pendant quelques instants, je ne compris pas ce dont il s’agissait. Voulait-il que j’utilise ces pouvoirs dont je semblais disposer pour faire léviter la bougie jusqu’à nous, ou souhaitait-il tout simplement que je me lève et que j’aille la chercher ? A la réflexion, il était fort possible que ce choix que j’étais sur le point de faire fut le but même de cet exercice… Bon, étant donné qu’il s’agissait d’une initiation pour développer mes capacités de haut-rêvant, il désirait probablement que je le fasse sans bouger de ma chaise. Ma précédente tentative de contrôle de cette « force » s’étant soldée par un douloureux échec, c’est sans trop de conviction que je tournai la tête vers la bougie et commençai à me concentrer…

Tout en fixant la flamme, je repensais aux prodiges que j’avais pu accomplir. Même si je n’en étais pas vraiment fier, la pétrification de la gardienne avait été un franc succès. J’avais également réussi à lui rendre la vie, ou encore à balayer une troupe de boggarts. Et pourtant… à plusieurs reprises - et pour des effets nettement plus modestes - ma capacité à agir mentalement sur mes rêves avait refusé de se manifester. Et cette fois encore, j’allai échouer à coup sûr, car les secondes s’écoulaient tandis que la bougie restait désespérément dans la niche du mur. « Mais que fais-tu ? » me demanda brusquement le gardien, mettant un terme à ma concentration. Sa question venait de prouver qu’il devait finalement attendre de moi que je me lève pour aller la chercher. Sa leçon avait peut-être simplement pour but de me démontrer que j’étais capable d’agir physiquement sur mon environnement ? Et pourtant… à peine avait-il terminé de poser sa question que, sans le moindre signe avant-coureur, la bougie s’envola de son emplacement ! Elle franchit la distance qui la séparait de nous en un clin d’œil et, défiant les lois de la physique, s’immobilisa au centre de la table, dressée comme si elle disposait d’un bougeoir, et toujours allumée…

L
a tenancière n’avait pu s’empêcher de pousser un petit cri de surprise. Le gardien lui-même perdit un peu de sa prestance et sursauta au moment où la bougie toucha la table. Pour ma part, j’étais alors aussi étonné qu’eux, car je ne comprenais plus rien à ce qui venait de se passer. A voir leurs têtes, je m’étais assurément trompé sur le but de l’exercice. J’avais malgré tout réussi à utiliser mes capacités, et pourtant… Mon pouvoir s’était déclenché au moment où je cessais de me concentrer, alors même que j’avais renoncé à l’idée d’y arriver. La tenancière fut la première à reprendre la parole. Me tapant sur l’épaule d’un geste familier, elle me félicita : « Mais c’est fantastique, vous maîtrisez parfaitement votre imagination ! ». Je la remerciai tout en haussant les épaules pour lui signifier que j’étais le premier surpris de cette démonstration. « C’est très bon signe. » ajouta le peintre en retrouvant sa superbe, « Ton initiation semble… ». Il laissa sa phrase en suspens, tournant promptement la tête vers la fenêtre. La femme eut la même réaction, comme s’ils avaient tous deux entendu un bruit qui m’aurait échappé. « Des boggarts ! » dit-elle dans un souffle. « Ils vont… non, ils viennent d’entrer dans la salle commune… ».

Publicité

Publié dans Chroniques

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
D
Pas de problème de mise en page chez moi.Je pense que Tortoise voulait dire qu'elle préfère "haut-rêvante" à "haute-rêvante" ?
Répondre
W
- DDC : Ah, heureusement que tu es toujours présente  pour m'expliquer les commentaires des autres :-) Merci pour ces explications ! Haut-rêvante ou haute-rêvante... Hum, il faudra vérifier dans le dictionnaire (des rêves !) mais les deux doivent être permis :-)
D
Ouh la la, vite, faut te reveiller!!! Ou alors, puisque tu maitrise ton imagination, peut etre vas tu pouvoir les figer...
Répondre
W
- Dicey : Moi j'ai plutôt l'impression de ne rien maîtriser du tout ! La fuite serait donc peut-être plus sage... Hum, la réponse la semaine prochaine :-)
T
"haute-rêvante": je préfère haute-rêvante, personnellement...<br /> question mise en forme, je suppose que tu as cliqué sur le bouton "aligner le texte" parce que les dernières lignes des paragraphes ont leurs mots très espacés...<br /> j'ai hâte de voir l'échec des boggarts au prochain chapitre!!!
Répondre
W
- Tortoise : De quoi ? Tu a écrit deux fois la même chose :-) Pour la mise en page, elle est justifiée comme toutes les fois précédentes... Peut-être ces espaces dépendent-ils de la résolution de ton écran ? Quant au boggarts, merci de ta confiance en notre petite rebellion, mais leur "échec" est loin d'être évident !
D
Quelle bonne idée !! Dommage que ça ne marche pas dans le monde de l'éveil :-)
Répondre
W
- DDC : Qui sait ? Peut-être suffit-il d'encore plus d'imagination ;-)
D
Bon alors tu peux pas faire venir ces livres du manoir jusqu'à toi dans l'auberge, histoire de potasser un peu, cancre !! ;-)
Répondre
W
- DDC : Je peux aussi te livrer une pizza à domicile par télékinésie pendant qu'on y est ;-)