L'initiation (5/15) : Nausée
L’atmosphère d’exaltation qui régnait autour de la table fut instantanément remplacée par un sentiment d’urgence et de panique. Le peintre se leva rapidement, et nous dit d’un ton brusque : « Ils ne doivent pas me trouver ici, ma présence serait considérée comme suspecte. N’oubliez pas que je souhaite rester neutre dans ce conflit. ». Sentant que nous allions bientôt nous séparer, mais désireux de le remercier rapidement, je rétorquai : « En apparence uniquement… Vous venez pourtant de prendre position, et je n’oublierai pas l’aide que vous nous avez apportée. ». L’homme eut alors une expression étrange, comme s’il avait voulu me répondre quelque chose mais s’était soudain ravisé. Il préféra clore notre discussion par le conseil suivant : « En gardant le coffret sur toi, tu pourras le ramener dans le monde de l’éveil. Et fais bien attention : il contient plusieurs dessins, qui sont rangés dans un ordre précis. Aussi tentant que cela puisse être, tu ne dois regarder que le premier ! Il représente le lieu où t’attend ton amie. Si tu prenais connaissance des autres, la destination de ton prochain voyage serait incertaine, et ton initiation compromise. Bonne chance… ». Et sur ces mots, il disparut.
J’avais déjà été témoin d’un tel phénomène, lorsque les hauts-rêvants de la Croisée des mondes s’étaient réveillés, mais cela me fit tout de même un drôle d’effet. Le peintre n’était simplement plus là, alors qu’il me parlait encore l’instant d’avant. Si les gardiens disposaient de pouvoirs de ce type, pourquoi donc la harpiste n’avait-elle pas utilisé cette capacité lorsque le Visiteur avait attaqué son château ? Sans doute n’avait-elle pas souhaité fuir en abandonnant sa fille aux boggarts… Tandis que je réfléchissais, la tenancière s’était levée à son tour, et avait ouvert la fenêtre du petit salon. « Vite, passez par ici ! » m’ordonna-t-elle. Galvanisé par mon succès avec la bougie, je lui demandai : « Vous ne souhaitez pas que je reste pour combattre les boggarts ? ». « Surtout pas ! » répondit-elle précipitamment. « Même si nous arrivions à les tuer, leur disparition attirerait l’attention. Le mieux est qu’ils ne découvrent rien. ». Passant la tête par la fenêtre, je constatai avec soulagement qu’elle donnait sur le balcon qui entourait l’édifice. « Cachez vous-là pendant qu’ils fouillent à l’intérieur. » continua la jeune femme, « Cela vous donnera le temps nécessaire pour vous réveiller. ».
Obéissant à ses instructions, je montai sur le sofa puis franchis la fenêtre, tout en prenant soin de ne pas lâcher le petit coffret. Je m’accroupis dans l’ombre, me collant au plus proche du mur pour ne pas être visible d’en bas. A travers les croisillons sculptés de la rambarde, je distinguais le sol devant le bâtiment mais ne pu voir personne. Par contre, des éclats de voix me parvinrent du rez-de-chaussée, dont la porte était manifestement ouverte. Les boggarts devaient être en train d’interroger les clients de la salle commune. La tenancière me tapota légèrement sur l’épaule pour attirer mon attention. Elle tenait à la main une petite bouteille en verre sombre. « Buvez-ça ! » me dit-elle dans un souffle. « J’avais prévu que nous aurions peut-être à interrompre rapidement notre rendez-vous, aussi je vous ai préparé quelque chose qui vous aidera à dessaouler. Bon courage pour la suite. ». Je pris la bouteille qu’elle me tendait et voulu la remercier, mais elle avait déjà refermé la fenêtre.
J’ignorai en combien de temps agirait sa mixture, mais il fallait que je me réveille le plus vite possible. Tout en ôtant le bouchon de liège qui la scellait, je parcourus des yeux le paysage alentour. Quand pourrai-je revoir ces lieux, et où allait m’amener le dessin du gardien ? L’air extérieur était très doux, comme celui d’une calme nuit d’été. Un fracas de vitre brisée à l’étage du dessous me ramena brusquement à la réalité - ou plutôt à mon rêve. La douceur de cette nuit ne devait pas me faire oublier que j’étais sur la Lune, en train d’essayer d’échapper à des gnomes monstrueux… Comme ces derniers semblaient mener une fouille plutôt musclée, j’avalai rapidement le contenu de la petite bouteille. L’instant suivant, je regrettai déjà mon geste : je n’avais jamais rien bu d’aussi horrible de toute ma vie ! Un affrontement contre une armée de boggarts aurait été préférable à cette ignoble boisson. Me retenant à grand peine de vomir, je serrais le coffret contre moi, espérant que mon réveil ne tarderait plus désormais.
Des bruits venant d’en bas attirèrent mon attention, et je constatai que plusieurs hauts-rêvant étaient en train de s’enfuir du bâtiment. Décidément, je ne risquais guère de devenir populaire au sein de cette communauté… Chacune de mes visites à la Croisée des mondes semblait devoir se terminer par une rafle de ces créatures. Tout en sentant mon estomac se contracter dangereusement, je m’interrogeai sur la présence de ces monstres. D’après le récit de la tenancière, ils n’étaient pas revenus depuis des semaines. Pourquoi investissaient-ils la taverne justement cette nuit, alors que je m’y trouvais ? Deux hypothèses me vinrent à l’esprit : soit ils disposaient d’un moyen de détecter ma présence, soit quelqu’un les avait prévenus que je serai là. Et si cette seconde théorie était la bonne, qui donc avait pu nous trahir ? A part Gwennen, le peintre et la tenancière - et à ma connaissance - seul l’albinos avait eu vent de ma venue. Se pourrait-il qu’il se soit mis au service de notre ennemi, comme le haut-rêvant m’ayant piégé la fois précédente ?
Des bruits de pas me firent tourner la tête vers la gauche. Plusieurs personnes progressaient sur ce balcon, se rapprochant de moi ! La lueur caractéristique d’une torche devint d’ailleurs visible de l’autre côté du bâtiment. Heureusement, la fenêtre par laquelle j’étais sorti se trouvait à l’opposé, et je pus rapidement franchir les quelques mètres qui me séparaient du coin le plus proche. Toujours accroupis, je m’adossais au mur, tâchant de réprimer des haut-le-cœur de plus en plus fréquents. Non seulement cette potion répugnante ne me réveillait pas, mais en plus ma nausée augmentait à chaque seconde. Si je devais faire face aux boggarts, mon état physique m’empêcherait certainement de les combattre efficacement. Alors que les bruits de pas continuaient à se rapprocher, une idée me traversa l’esprit. Et si c’était la tenancière elle-même qui les avait prévenus ? Après tout, le Visiteur l’avait menacé directement, et il lui avait ordonné de me faire prisonnier. C’était exactement ce qu’elle venait de faire, me coinçant sur ce balcon, non sans m’avoir empoisonné auparavant. Fallait-il que je sois naïf pour me faire avoir une nouvelle fois de la sorte ! Les boggarts n’étaient plus qu’à quelques mètres de moi maintenant, et j’étais trop malade pour continuer à fuir ainsi autour du bâtiment. Je me mis donc debout pour les attendre, résigné à vendre ma peau aussi chèrement que me le permettraient mes jambes flageolantes…