L'initiation (6/15) : Promiscuité

Publié le par Weird

Ce changement de posture eut un effet radical sur mon malaise. Quelques secondes après m’être relevé, je sentis que je ne pourrai ignorer plus longtemps cette terrible envie de vomir. Incapable de penser à autre chose, je me pliai donc en deux et commençai consciencieusement à vider mon estomac. Peu m’importait la présence des boggarts, mon attention étant accaparée par les spasmes violents qui agitaient sporadiquement mes entrailles. Quelques vomissements plus tard, je finis par m’écrouler sur le sol, épuisé par l’effort. Tout en tentant de calmer les tremblements de mes mains et de mes lèvres, je me sentis étrangement apaisé. Les gnomes allaient me capturer d’un instant à l’autre, mais j’étais au moins débarrassé de ce poison. Les secondes s’écoulaient, et je me sentis finalement assez rétabli pour ouvrir les yeux. Etait-ce mon imagination ou faisait-il plus clair ? Décollant le visage du plancher, je constatai avec surprise et soulagement que j’étais de retour dans le monde de l’éveil ! Les planches de bois du balcon de l’auberge avaient laissé la place aux lattes de ma bibliothèque. Hélas, à en juger par les souillures qui maculaient le sol, mon vomissement n’avait pas eu lieu dans mon rêve…

M’éloignant du sinistre, je m’assis à même sur le sol et m’adossai au mur le plus proche. Ainsi donc, la potion de la tenancière n’était pas destinée à m’empoisonner, mais bien à me réveiller comme elle me l’avait expliqué. J’étais soulagé de réaliser que je l’avais soupçonnée à tort, mais l’arrivée soudaine des boggarts restait du coup un mystère. Il ne restait plus qu’à espérer que j’avais pu disparaître avant qu’ils me voient, et que leur fouille de la Croisée des mondes ne donnerait rien. Je ne voulais surtout pas attirer des ennuis à mes nouveaux alliés… Me souvenant soudain du but de notre réunion secrète, je paniquais pendant quelques instants en réalisant que je n’avais plus le coffret. Mais ce dernier était heureusement posé sur le canapé, juste à côté de la bouteille de liqueur de j’avais dû lâcher en m’endormant. Finalement, et avec uniquement un peu de nettoyage à faire dans ma bibliothèque, je m’en tirai plutôt bien. Le rendez-vous organisé par Gwennen avait été un succès : malgré une fin précipitée, mon initiation venait de commencer sous de bons auspices, et j’avais pu ramener sur Terre les dessins du peintre.

Le lendemain matin, après quelques heures de sommeil réparateur, j’étais à nouveau en pleine possession de mes moyens. Cette journée s’annonçait excitante, puisque j’allais découvrir le premier lieu dessiné par le gardien et, pourquoi pas, y aller dès la nuit suivante. Je m’étais installé dans ma cuisine, posant le coffret toujours fermé sur la table. Par jeu, je tentais de réfréner ma curiosité, et laissais courir mon imagination avant de prendre connaissance du premier dessin. Je ne connaissais des contrées que rêve que quelques lieux, et ces derniers s’étaient jusque là avérés surprenants. Quels autres endroits enchanteurs la Lune pouvait-elle encore abriter ? Pensant à des palais plus luxueux les uns que les autres, j’espérais que Gwennen aurait choisi un bâtiment aussi impressionnant que le château de sa mère pour nos retrouvailles. Impatient à l’idée de ce que j’allais découvrir, j’ouvris finalement le coffret et posais les yeux sur ma prochaine destination…

Il s’agissait d’une vieille cabane pourrie ! Chassant de mon esprit un sentiment de déception intense, je me résignais à examiner attentivement le dessin, pour m’imprégner des détails. L’œuvre était effectuée sur une feuille de papier épaisse, occupant globalement la surface de la boite. On devinait d’autres feuilles identiques en dessous ; mais, désireux de respecter les instructions du peintre, je me gardais bien de soulever la première pour les regarder. Le dessin, qui semblait avoir été effectué au fusain, était très sombre, mais malgré tout parfaitement compréhensible. Il représentait une bâtisse sans étage, qui aurait aussi bien pu être une habitation misérable qu’une sorte d’entrepôt. La construction, composée de planches de guingois, semblait à la fois ancienne et mal entretenue. Un petit ponton, sur le côté de la cabane, s’avançait au-dessus d’une étendue d’eau. Celle-ci se trouvant sur le bord du dessin, je ne pouvais pas savoir s’il s’agissait d’un petit étang ou d’un vaste lac. On devinait en arrière plan un paysage de collines ornées ça et là de quelques arbres tordus. L’impression d’ensemble qui se dégageait de ce lieu était loin de correspondre à ce que j’avais imaginé avant d’ouvrir le coffret !

Aussi déprimant que fut cet endroit, il devait y avoir une raison bien précise pour que Gwennen ait demandé au gardien de le représenter. Il s’agissait sans doute d’un lieu discret pour notre prochaine rencontre, loin des châteaux et autres auberges où les boggarts devaient certainement nous chercher. Mon amie avait-elle été contrainte de se cacher dans cette vieille cabane pour échapper à leurs patrouilles ? Je me dis qu’avec de la chance, j’aurai la réponse à ces questions dans une quinzaine d’heures… Tout au long de cette journée, je revins régulièrement ouvrir le coffret pour contempler le dessin, si bien que le soir venu, il me semblait connaître par cœur le lieu représenté. Une interrogation s’était pourtant formée dans mon esprit pendant ce temps : pourquoi le coffret contenait-il plusieurs dessins ? Je pouvais le comprendre d’après ce que m’avait dit le gardien : chacun d’entre eux représentait un lieu différent. Mais le tableau que j’avais acheté plusieurs mois auparavant avait changé au cours du temps. Le Manoir de l’absolu, présent à l’origine sur la toile, avait laissé la place à la Croisée des mondes. Sans doute que le peintre n’avait pas eu le temps d’attribuer cette capacité à ses esquisses. J’arrivais peut-être à faire bouger une bougie (et encore…), mais de nombreux détails demeuraient totalement opaques lorsque je tentais de comprendre la magie des hautes-terres du rêve.

J’allai me coucher un peu après minuit, quand je fus sûr d’être vraiment fatigué : je n’avais pas envie de rester dans mon lit à attendre le sommeil. Après un dernier regard sur le dessin de la cabane, je refermai le coffret et le posai sur ma table de nuit. J’étais à la fois impatient de retrouver Gwennen et suffisamment calme pour sentir que je n’allais pas tarder à m’endormir. Les œuvres du gardien, outre le fait de me guider vers une destination précise, m’aideraient-elles également à passer dans l’autre monde ? C’est sur cette réflexion que je dus m’endormir, car à mon réveil je sus immédiatement que j’étais passé dans les hautes-terres du rêve. L’air que je respirais, chargé d’un mélange de terre et de bois humide, prouvait que je n’étais plus dans ma chambre. Ouvrant les yeux, je vis un plafond constitué de planches disjointes, à travers lesquelles une pluie fine perçait ça et là. Il faisait évidemment très sombre, et c’est au toucher que je dus me repérer. Mes mains reconnurent le cuir souple de la veste que comprenait mon habituelle tenue de haut-rêvant. J’étais allongé sur un vieux lit, tenant plus de la paillasse que d’autre chose, et miraculeusement situé sous une partie à peu près saine du toit.

Tout en continuant mon exploration à tâtons, je sursautais de surprise en réalisant que je n’étais pas seul sur ce lit ! Une silhouette se dessinait en effet à mes côtés, mais l’obscurité était telle que je ne pouvais voir son visage. S’agissait-il de Gwennen ? Si elle s’était effectivement réfugiée dans cette cabane pour m’attendre, c’était assez normal que je me réveille dans son lit. Comme elle semblait toujours dormir, je me levais tout en me demandant stupidement comment je devais la réveiller. A quelques pas du lit, je découvris sur une table une bougie et des allumettes. Désireux de vérifier qu’il s’agissait bien de mon amie, j’utilisai ce matériel providentiel pour éclairer la pièce. Me retournant vers la literie, je manquai de lâcher le bougeoir devant l’effroyable spectacle qui s’offrait à moi ! Je ne m’étais pas réveillé à côté de Gwennen, mais d’un cadavre en haillons qui semblait être là depuis des années… Ma surprise et mon dégoût laissèrent pourtant bien vite la place à la terreur la plus totale, lorsque le mort ouvrit brusquement les yeux et tourna la tête dans ma direction !

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Publié dans Chroniques

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A
salut je trouve que c'est pas refjouissant comme vehicule de transfert le toxique que tu utilises ; il y a certainement moins desagreable au reveil ;sinon toutes mes amitiées
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W
- Alceste : J'aurai effectivement préféré quelque chose de plus soft, mais je ne peux que féliciter la tenancière pour l'efficacité de son remède anti-gueule de bois ! Amitiés également :-)
A
J'adore ! Tu as beaucoup d'imagination et de style.Merci pour cette part de rêve ;)
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W
- Angel : Et bien, merci beaucoup pour ce compliment ! Je ne sais pas si tu fais partie de ces mystérieux lecteurs qui me lisent depuis longtemps sans se manifester ou si tu viens juste de découvrir mon blog... Si c'est le second cas (et que ce chapitre t'a plu), je t'invite à lire mes chroniques oniriques dans l'ordre, en allant sur mon site (le lien est en haut à gauche). Bonne lecture et à très bientôt j'espère :-)
T
Ah, je me disais bien aussi, ils peuvent pas tous faire des sales coups!Sage précaution d'avoir vérifié qui c'était dans le lit! Par contre la fin ça fout les chocottes! Tout est possible, j'imagine, sur la Lune, mais à quoi ça va nous mener?Rha quel suspense!! Et pourtant je suis (presque!) sûre qu'en fait on va se rendre compte que c'est un mort-vivant gentil qui va nous donner des infos utiles, un truc comme ça... en tous cas pas ce à quoi s'attend!
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W
- Tortoise : Merci pour ce long commentaire ! Si ça te file les chocottes rien qu'en le lisant, imagine ce que j'ai pu ressentir en le vivant... Tu penses donc que ce cadavre animé pourrait gentiment discuter avec moi ? Et bien... on verra ça la semaine prochaine ;-)
M
il faut avoir vraiment le coeur bien attaché pour être un haut rêvant!
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W
- Mae : Les bas-rêvants font aussi des cauchemars tu sais ;-)
D
Bon déguisement, Gwennen ! :-)Sinon pour les boggarts, ils ont peut-être une sensibilité à la magie et le fait que tu déplaces la bougie les aurait attirés ?
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W
- DDC : Aaah, très bonne théorie :-) N'empêche, si c'est le cas, ils devaient quand même camper juste à côté pour arriver si vite...