L'initiation (9/15) : Confession
J’accueillis la réponse de Gwennen avec un sourire de satisfaction, puis retournai jusqu’à la tête du lit où avait débuté mon combat contre la chose. Le sol était désormais jonché d’objets tombés de l’étagère, mais il ne me fallut que quelques secondes pour mettre la main sur le cristal. Me relevant triomphalement, je le tendis à Gwennen qui poussa un petit cri d’excitation. « Tu l’as déjà trouvé ? » s’étonna-t-elle, admirative. « Je savais bien que ça ne serait qu’une formalité pour un haut-rêvant tel que toi… ». Elle prit le cristal et le rangea soigneusement dans une poche intérieure de sa veste. « Et c’est très bien ainsi… » poursuivit-elle, « …car nous n’aurons pas à nous attarder en ce lieu maudit. Viens, nous allons embarquer sans tarder. ». « Embarquer ? Mais pour où exactement ? » lui demandai-je en la suivant à l’extérieur.
L’orage avait cessé pendant que nous étions dans la cabane, et je pus pour la première fois examiner le paysage alentour. La zone inondée qui jouxtait la cabane était en fait un petit lac d’une cinquantaine de mètres de diamètre environ. Il était alimenté par une rivière, suffisamment large pour y permettre la navigation, qui continuait de l’autre côté. La cabane et l’embarcadère se dressaient non loin de cette issue fluviale. Progressant avec peine dans la boue, Gwennen, qui se dirigeait manifestement vers le bateau, me répondit : « Nous allons partir pour la ville qui se trouve à l’embouchure de cette rivière. Nous ne pourrons hélas faire ensemble que le début du voyage, car tu te réveilleras forcément tôt ou tard. Je continuerai seule pendant quelques jours, jusqu’à ce que j’arrive à destination. Mais ne t’inquiète pas, nous nous retrouverons-là bas. Je t’attendrai dans le lieu qui est représenté sur le second dessin du Gardien. ». « J’espère que cela en vaut la peine… » répondis-je d’un vois rendue rauque par l’étranglement que j’avais subi.
« Mais… bien sûr ! » me répondit Gwennen en mettant pied sur l’embarcadère. « Affronter cette chose dans la cabane n’a pas dû être une partie de plaisir, mais n’oublie pas pourquoi nous faisons ce voyage. Et puis… tu y étais préparé, n’est-ce pas ? ». « Pas vraiment… » répliquai-je en quittant moi aussi la bourbe de la rive. « Je m’attendais à te retrouver, et non à combattre un vieux cadavre surexcité. ». Gwennen mit une main sur le bastingage du bateau et se retourna vers moi, soudainement plus grave : « Le peintre ne t’a pas expliqué que tu te réveillerais dans un lieu dangereux ? ». « J’ignore s’il devait le faire, mais il n’en a de toute manière pas eu le temps. Notre réunion à la Croisée des mondes a été interrompue par les boggarts. ». Durant les quelques minutes qui suivirent, je résumais à Gwennen ma précédente incursion dans les hautes-terres du rêve. Au fur et à mesure de mon récit, ses yeux s’écarquillèrent d’inquiétude, tant pour moi que pour la tenancière.
Lorsque j’eus fini, elle semblait peinée et soucieuse. Tout en passant sur l’embarcation et en m’indiquant comment je pouvais l’aider à préparer notre départ, elle m’expliqua comment aurait dû se passer le rendez-vous de la taverne. Au cours des dernières semaines, elle s’était donc rendue chez le Gardien du domaine voisin de celui de sa mère. Avec son aide, elle avait mis au point les différentes étapes qui devaient constituer notre voyage vers le lieu de mon initiation. Elle me confirma que, sans l'intrusion des gnomes, le peintre aurait normalement dû me préparer à ce voyage, non seulement en m’informant sur les différentes étapes mais aussi en me donnant quelques conseils pour maîtriser mon imagination. Et bien que fort inquiète pour notre amie la tenancière, Gwennen conclut ses explications avec un optimisme à toute épreuve. D’après elle, mon exercice avec la bougie de l’auberge, ainsi que ma victoire sur la chose dans la cabane, prouvaient que je contrôlais suffisamment mes pouvoirs pour que le reste du voyage se déroule dans de bonnes conditions.
Ayant terminé les préparatifs, nous larguâmes les amarres et Gwennen commença à manœuvrer notre petite embarcation à la surface du lac. Elle me demandait de temps en temps de l’aider, ce que je faisais en tirant sur une corde qu’elle m’indiquait. Nous finîmes par gagner la rivière dans laquelle elle nous engagea habilement. Cette fille était décidément pleine de ressources, et je ne pus m’empêcher de l’observer, admiratif. Ses connaissances des contrées du rêve m’étaient bien sûr essentielles pour survivre dans ces lieux inconnus. Mais c’était peut-être encore davantage sa façon de toujours voir le bon côté des choses qui me donnait la force d’aller de l’avant. Bien sûr, j’étais conscient qu’une grande partie de son enthousiasme était basé sur la fausse idée qu’elle avait de mes capacités, et ce depuis notre première rencontre. Mais c’était en même temps très flatteur et motivant, car je devais en permanence tenter de me montrer à la hauteur de ses espérances. Elle dut se rendre compte que je la contemplais en silence depuis quelques minutes, car elle se mit à rire et me suggéra de reporter mon attention sur notre environnement. « On ne sait jamais ce qui peut se cacher dans ces hautes herbes... » me dit-elle en désignant les berges. « Mieux vaut que tu surveilles les alentours pendant que je me concentre sur la rivière. ».
A regret, je lui obéis et pris donc place à la proue de notre petit bateau. Ce dernier ne mesurait que quelques mètres de long, et nous pûmes continuer à parler sans avoir à trop hausser la voix. Je brûlais d’envie de lui confier l’attirance que j’avais ressenti en reprenant conscience un peu plus tôt, mais je ne voyais vraiment pas comment aborder le sujet. Notre discussion finit par s’orienter vers la Harpiste, pour laquelle elle me fit part de ses craintes. Cela faisait des mois qu’elle n’avait pas eu de nouvelles de sa mère, qui – au mieux – devait toujours être prisonnière. Je sentais confusément que, tout comme moi, Gwennen voulait également aborder un sujet qu’elle n’avait jamais osé formuler. Sans doute appréciait-elle trop l’aide que je lui apportais dans sa lutte pour me poser la question qui devait pourtant la tourmenter depuis longtemps. Par respect pour elle, je décidai que le moment était venu de tout lui avouer, qu’elles qu’en fussent les conséquences sur notre relation.
Mal à l’aise, je me lançais dans une confession tardive et maladroite : « Je dois te parler de quelque chose. C’est une chose importante que j’avais déjà essayé de te dire, juste avant que les boggarts prennent d’assaut le château de ta mère. En fait, c’est un aveu que j’aurai dû te faire lorsque nous nous sommes rencontrés, mais que j’ai lâchement préféré te cacher. Et, pendant ces quelques heures passées ensemble dans le monde de l’éveil, j’ai à nouveau choisi de me taire. ». Gwennen restant désespérément silencieuse, j’interprétai son mutisme comme une invitation à continuer. Incapable de me retourner pour la regarder, je me mis à lui relater ma première rencontre avec sa mère. Je n’omis aucun détail, lui racontant comment j’avais vécu ce dilemme, et pourquoi j’avais finalement décidé de faire confiance au Visiteur. J’achevai mon récit en lui avouant la façon dont j’avais utilisé mes pouvoirs naissants de haut-rêvant pour pétrifier l’infortunée gardienne. Un silence de mort suivit mes derniers mots, et ce n’est qu’après une longue pause qu’elle reprit la parole. Avec une voix tremblante d’émotion, elle me dit alors : « Je t’ai écouté attentivement, haut-rêvant. Ce que tu viens de me dire est très important, et explique de nombreuses choses. Mais surtout, cela confirme ce que je pensais. ». Gwennen étouffa un sanglot, avant d’ajouter : « Maintenant, je suis sûre que ma mère est morte. Et c’est toi qui l’as tuée ! ».