L'initiation (10/15) : Le secret des gardiens
Les mots que Gwennen venait de prononcer me paralysèrent durant quelques instants. Non seulement notre discussion ne prenait pas la tournure romantique que j’espérais, mais cette nouvelle révélation compromettait le fondement même de notre amitié. Trouvant enfin le courage de lui faire face, je me relevai de la proue et m’approchai d’elle. D’une voix mal assurée, je repris la parole : « Comment peux-tu être sûre que ta mère soit morte ? Elle est peut-être toujours prisonnière… Et pourquoi serais-je responsable de son décès ? ». Gwennen releva la tête et plongea ses yeux dans les miens. Ils étaient embués de larmes, mais elle esquissa malgré tout un sourire à mon attention. Que signifiait donc cette attitude paradoxale ? « Je crois que nous nous sommes mal compris, haut-rêvant… », me répondit-elle. Sa voix sonnait comme un incompréhensible mélange d’émotion et d’amusement. « Je ne pense pas que ma mère soit morte en ce moment. Je ne faisais que réagir à tes aveux concernant votre première rencontre. Et je te le dis à nouveau : je suis persuadée que tu l’as tuée. Elle est morte au moment où tu l’as pétrifiée. ». Troublé par ce discours sans queue ni tête, j’écartais les bras tout en haussant les épaules, pour signifier mon incompréhension à mon interlocutrice. Elle éclata à nouveau de son rire léger et insouciant, avant de reprendre la parole…
« Il faut tout d’abord que tu saches que ma mère, comme tous les gardiens, ne peut pas vraiment mourir. Normalement, tant qu’ils restent dans leur domaine, rien ne peut leur être fatal. La plupart des gardiens vivent ainsi très longtemps. Tu aurais du mal à me croire si je te disais quel est réellement son âge. ». Rassuré par son attitude et intrigué par ces nouvelles informations, je souris timidement à Gwennen pour l’inviter à continuer. « En fait, je crois que les gardiens finissent par trépasser uniquement parce qu’ils le désirent. Une légende raconte qu’à sa mort, un gardien atteint un niveau de sagesse qui lui est inaccessible de son vivant. C’est pourquoi, après avoir longtemps vécu, certains font le choix de continuer à progresser en acceptant leur propre décès. Mais comme ce dernier est définitif, je ne peux pas te confirmer que cette légende soit vraie. Ou plutôt, je ne pouvais pas le faire jusque là… » se corrigea-t-elle avec malice. « Et c’est moi qui t’ai fait changer d’avis ? » hasardai-je.
« Mais oui ! » me répondit-elle avec enthousiasme. « Souviens-toi les paroles que ma mère a prononcées lorsque tu as annulé la malédiction qui la frappait. Elle nous a expliqué que, tandis qu’elle était pétrifiée, elle avait compris de nombreuses choses. Elle a parlé de toi, mais aussi des raisons de la mort de mon père... ». Gagné par l’excitation, j’approuvais d’un signe de tête, laissant Gwennen continuer. « Hélas, elle n’a pas eu le temps de nous en dire plus, car les boggarts ont alors fait irruption dans la pièce. Mais maintenant, avec ce que tu viens de m’avouer, tout devient clair. Tu ne t’es pas contenté de paralyser ma mère, tu l’as carrément tuée en la transformant en pierre... ». « Je… je suis désolé… » bredouillai-je, soudain confus. « Mais non, il ne faut pas l’être ! » reprit Gwennen, qui parlait de plus en plus vite. « Bien sûr, je n’ai pas pu retenir mes larmes en apprenant qu’elle était morte, mais au final c’est une bonne nouvelle ! Car tu l’as également ramenée à la vie, et maintenant elle bénéficie de l’ultime sagesse des gardiens ! ». « Tu veux dire que… que tu ne m’en veux pas ? » lui demandai-je, abasourdi.
« Comment pourrais-je t’en vouloir, haut-rêvant ? Je ne peux te cacher que ta confession m’a fait un choc, mais tout me semble maintenant tellement limpide ! En la tuant puis en la ressuscitant, tu as accompli quelque chose d’unique et de merveilleux. Te rends-tu compte que personne n’avait jamais fait cela à un gardien auparavant ? Grâce à toi, nous sommes mieux armés que jamais pour combattre notre adversaire ! ». « Je ne mérite vraiment pas ta reconnaissance ! » répliquai-je sombrement. « Je n’étais pas au courant de cette légende lorsque j’ai pétrifié ta mère. Je ne voulais d’ailleurs même pas lui apporter mon aide, mais bel et bien la combattre. ». « Peu importe quelles furent tes motivations à l’époque ! » m’interrompit Gwennen. « Tu as agit instinctivement, comme tu le fais peut-être la plupart du temps sans t’en rendre compte. Ceci est la meilleure preuve de ton intuition et de tes incroyables pouvoirs. Tu sais, depuis que tu m’as sauvée sur cette colline, j’ai toujours su que ta venue dans les hautes-terres du rêve était providentielle…».
Ainsi, de manière totalement imprévisible, Gwennen venait à nouveau de faire preuve de son extraordinaire capacité à ne s’attacher qu’aux choses positives. Je venais de lui avouer que j’avais tué sa mère, et après seulement quelques minutes de réflexion, elle me félicitait de l’avoir fait. Sa nouvelle attitude me rendait encore plus confus que précédemment. Mais après tout, étant elle-même la fille d’une gardienne, Gwennen n’était qu’à moitié humaine. De ce fait, ses réflexions ainsi que ses sentiments différaient sans doute beaucoup des miens. Mais peut-être pas sur tous les points non plus… Je décidais d’en avoir le cœur net, et de profiter de sa bonne humeur pour lui parler de l’attirance que je ressentais pour elle. Franchissant les deux derniers pas qui nous séparaient encore, je m’accroupis à ses côtés et prononçai doucement son nom. Elle sursauta légèrement, et malgré la nuit qui nous entourait, je crus la voir rougir. D’une manœuvre rapide, elle mit notre embarcation en panne et reporta son attention sur moi. « Pardonne ma réaction… » commença-t-elle, «… je sais que je t’ai donné mon nom, mais cela m’a fait un drôle d’effet de t’entendre le prononcer ainsi… ».
Par jeu, je le lui chuchotai à nouveau, sur un ton interrogatif. Le corps de Gwennen fut parcouru d’un nouveau frisson, qui n’était pas forcément dû à ses vêtements humides. « Fais attention, haut-rêvant… » me dit-elle dans un souffle. « Ne formule pas mon nom à la légère. ». « Ne t’inquiète pas. » lui répondis-je à voix basse, « A part nous deux, il n’y a personne ici pour l’entendre. ». « Je sais que tu ne le répéterais pas à n’importe qui… » continua-t-elle en se rapprochant légèrement, « … mais n’oublie pas ce que je t’ai dit. Tu disposes d’un grand pouvoir sur quelqu’un dont tu connais le patronyme. ». Je pris alors conscience de l’extrême intimité qui s’était installée entre nous. Il m’est malaisé de vous décrire la façon dont l’attitude de Gwennen avait changé au cours de la dernière minute, mais elle semblait véritablement… en mon pouvoir. J’avais la conviction qu’elle aurait obéit sans discuter à n’importe laquelle de mes demandes. Etait-ce dû au fait de l’avoir appelée par son nom, ou bien à ma maîtrise croissante du déroulement de mes rêves ? Ou alors s’agissait-il d’une autre magie qui nous dominait à cet instant précis, et dont nous commencions tous deux à ressentir les effets ?