L'initiation (12/15) : Des retrouvailles inattendues
Cette situation devait vraiment être imprévue, car aucun de nous ne sut comment réagir pendant les quelques secondes qui suivirent. Je mis ce délai à contribution pour regarder à quoi ressemblait cet intrus. Il était globalement de ma taille, et portait des vêtements légers mais fonctionnels. Mis à part le fait qu’il me regardait comme s’il avait envie de me tuer, il était plutôt beau. Son teint hâlé, ses cheveux blonds cendrés et sa silhouette athlétique évoquèrent en moi l’image caricaturale d’un surfeur. Ce fut Gwennen qui rompit le silence, rompant notre étreinte pour me présenter au nouveau venu : « C’est le haut-rêvant que nous attendions… ». Sans me quitter des yeux, le garçon lui coupa brusquement la parole : « Et bien il était temps qu’il arrive. Nous devons appareiller maintenant ! ». Sans attendre la moindre réponse, il fit demi-tour et ressortit de la pièce. Soudainement inquiète, Gwennen me fit signe de finir de m’habiller. Puis, tout en regroupant quelques objets dans sa besace, elle me dispensa de rapides explications : « Ne prend pas mal son attitude un peu brusque. Nous étions inquiets parce que cela fait plusieurs jours que nous t’attendions, sans savoir quand tu arriverais. De nombreux boggarts patrouillent dans la ville, sans doute à notre recherche. Mais maintenant que tu es là, nous allons pouvoir quitter cette cachette et prendre le large. ».
Comme nous étions prêts, Gwennen me prit par la main et me guida hors de la pièce, à travers une série de couloirs et d’escaliers vers les étages inférieurs. Ma première impression en me réveillant semblait avoir été la bonne : ce bâtiment avait tout à fait l’architecture d’un grand hôtel. Tandis que nous passions devant des dizaines de portes, j’interrogeai ma guide sur l’identité du jeune homme. Elle me répondit qu’il s’agissait d’un ami à elle, qu’elle connaissait depuis plusieurs années, et en qui elle avait une totale confiance. Elle me précisa qu’il était un marin hors-pair, et que c’était grâce à lui que nous allions pouvoir atteindre la dernière étape de notre voyage. Elle ajouta avec un sourire que ma présence était cependant nécessaire pour pouvoir partir, car seul un haut-rêvant pouvait activer la boussole. C’est sur cette phrase énigmatique que s’acheva notre discussion, car nous venions d’atteindre le rez-de-chaussée. Notre allié nous attendait dans l’encadrement d’une porte de service qu’il maintenait ouverte, jetant des coups d’œil rapides vers l’extérieur. Lorsqu’il fut sûr que la voie était libre, il nous fit signe de le suivre. Sans un mot, nous quittâmes l’édifice et pour rejoindre l’obscurité d’une ruelle déserte.
Nous progressâmes ainsi tous les trois pendant plusieurs minutes. Le marin avait prit la tête de notre petit groupe, Gwennen et moi le suivant quelques mètres en arrière. Evitant les rues les plus larges, nous progressâmes silencieusement à travers le quartier endormi. Mes espoirs de rencontrer les citadins s’étaient envolés, laissant la place à la crainte de nous faire repérer. De ruelles en passages étroits, nous cachant parfois sous des arches tandis que notre éclaireur estimait la sûreté de la prochaine voie, nous finîmes par rejoindre les quais. Dissimulés derrière une énorme pile de caisses, nous marquâmes une pause pour coordonner la suite de notre avancée. Gwennen me désigna du doigt un bateau amarré à un embarcadère, à quelques dizaines de mètres de nous. Je reconnus le petit navire sur lequel s’était brutalement achevé mon précédent rêve. Pour le rejoindre, nous allions devoir traverser à découvert une grande esplanade. Elle était largement éclairée par des lampadaires dont les nombreux globes de verre brillaient d’une étrange lueur tremblotante. Malheureusement, à la même distance que nous du bateau, un groupe d’une dizaine de boggarts montait la garde de l’autre côté de la place. Bien que le climat ne nécessitât certainement pas des vêtements chauds, ils étaient tous dissimulés sous l’habituel manteau à capuche que je leur connaissais. Malgré cela, leur petite taille et l’arsenal d’armes blanches qu’ils tenaient en main ne laissaient aucun doute sur leur identité.
Le jeune homme, qui semblait s’imposer comme le leader naturel de notre trio, nous chuchota rapidement des instructions précises : il me désignait pour m’occuper les gnomes tandis que Gwennen et lui prépareraient le bateau pour notre départ ! Son plan ne me plaisait pas du tout, mais je ne pus trouver aucun argument pour le refuser. Non seulement je n’y connaissais rien en marine, mais en plus les deux autres estimaient à l’évidence que mes capacités me désignaient pour combattre ces monstres. Le fait que Gwennen approuvait d’un hochement de tête chacune de ses phrases ne fit qu’accroître mon malaise : elle ne me soutiendrait a priori pas si je m’opposais à cette stratégie. Stressé par le sentiment d’urgence et la tension qui régnait alors, j’acquiesçais à mon tour sans être vraiment convaincu. Apparemment satisfaits de notre coordination, les deux autres se préparèrent à courir. Le jeune homme effectua ensuite un rapide compte à rebours avec les doigts de sa main. Lorsque son pouce se referma à son tour sur son poing, Gwennen et lui foncèrent aussitôt vers le ponton. La gorge sèche, je démarrais à mon tour, calant mes foulées sur les leurs. Nous n’étions arrivés qu’à mi-chemin lorsque les boggarts, alertés par notre cavalcade, se mirent à leur tour à courir en notre direction. Je ralentis l’allure de manière à m’interposer entre eux et mes alliés, désormais persuadé que cette stratégie était plus suicidaire qu’autre chose…
Je finis par m’arrêter à une quinzaine de mètres de l’embarcation, sur la trajectoire de nos monstrueux ennemis. Jetant un coup d’œil par-dessus mon épaule, j’eus le temps de voir que le marin était déjà à l’ouvrage, ainsi que de croiser le regard de Gwennen qui était sur le point d’embarquer à son tour. Ce contact visuel me redonna confiance, et je me retournai vers la horde de créature avec l’intention de les balayer. Après tout, j’avais déjà réussi à mettre en déroute la troupe qui avait failli exécuter mon amie. Exalté par ce souvenir, je tendis les bras devant moi, concentrant toute ma volonté sur l’idée de les stopper net. Le résultat ne se fit heureusement pas attendre, mais se manifesta sous une forme qui me surpris presque autant que mes assaillants. Dans un crépitement sonore, des arcs électriques éblouissants jaillirent des extrémités de mes doigts et allèrent frapper les boggarts. Mais, alors que ces derniers commençaient à tomber au sol en se tortillant, la souffrance envahit rapidement mes mains puis mes bras. Ce qui avait commencé comme un léger chatouillement se transformait maintenant en une douloureuse paralysie semblable à celle qui accompagne toute électrocution. Plusieurs secondes interminables s’écoulèrent, sans que je puisse mettre fin à ces décharges qui continuaient à fuser de mes mains, et terrassaient aussi bien mes adversaires que moi-même…
L’effet pris soudainement fin, me faisant choir sur les genoux tel une marionnette dont on aurait coupé les fils. Mes bras brûlés retombèrent inertes le long de mon corps, et je restai là, incapable de faire le moindre mouvement. Hagard et meurtri, j’eus malgré tout la satisfaction de voir que les boggarts étaient tous étendus, leurs corps agités de soubresauts, tandis que des étincelles qui crépitaient encore autour d’eux. S’ils ressentaient la même douleur que moi à cet instant, ils n’étaient pas près de se relever... Un nouveau mouvement, au-delà d’eux, attira soudain mon attention défaillante. Il me fallut plusieurs secondes pour comprendre que j’étais en train d’observer une seconde patrouille qui courrait droit vers moi. Je sentis mes yeux se remplirent de larmes, engendrées tant par ma souffrance que par la frustration. Impuissant à me relever, je ne pourrais certainement pas utiliser mes capacités une nouvelle fois. Mes deux alliés quant à eux - malgré leur courage - ne feraient jamais le poids face à ces brutes qui arrivaient maintenant à mon niveau. Le premier d’entre eux s’arrêta juste devant moi, et, de sa main parcheminée, me releva le menton pour m’obliger à le regarder. Mon abattement laissa alors la place à de l’incrédulité, puis à un sentiment d’horreur absolue. Bien que la chose fut impossible, je venais de reconnaître le visage de… Non, je devais forcément me tromper !