L'initiation (13/15) : Navigation
Dans d’autres circonstances, je n’aurai certainement pas reconnu mon adversaire, le prenant pour un boggart comme les autres. Mais là, dans cette position qui rappelait notre précédente rencontre, aucun doute n’était permis. Malgré le fait que cette créature n’avait plus grand chose d’humain, avec sa peau momifiée et ses yeux vides, je reconnaissais les traits du haut-rêvant qui m’avait piégé à l’extérieur de la Croisée des mondes. Sa chair semblait avoir complètement séché, plaquant son épiderme sur ses os, mais c’était bien lui. Les paroles qui s’échappèrent de sa bouche immobile me confirmèrent d’ailleurs cette hideuse vérité : « J’ai attendu ces retrouvailles avec impatience, haut-rêvant. C’est bien, tu n’as pas perdu tes bonnes habitudes. Comme précédemment, tu te traînes sur le sol, faible et à ma merci. ». L’être semblait apprécier la situation et, malgré ma répugnance à l’admettre, il avait raison quant à mon impuissance. Le reste de la troupe était resté quelques pas en arrière, comme si celui qui se tenait devant moi avait été leur chef. Il cessa de me soutenir la tête, ce qui eut quasiment pour effet de me faire choir. J’étais totalement vidé de mes forces, ne pouvant que subir les évènements. L’affreuse créature tira un poignard à lame courbe de sa ceinture et me dit d’une voix cruelle : « Et maintenant, tu va regretter de… ».
Quelque chose venu de l’arrière me frôla alors le crâne, avec suffisamment de vitesse pour que je sente le déplacement d’air dans mes cheveux, et alla s’écraser dans le visage de mon vieil ennemi. Sous l’impact, ce dernier fut projeté à un bon mètre de distance et retomba violemment sur les pavés, inerte. Si jamais l’horrible nécromancie dont il avait été la victime lui avait permis de conserver quelques dents, celles-ci devaient désormais être brisées en petits morceaux. L’instant d’après, Gwennen apparut dans mon champ de vision, brandissant en direction des autres monstres la rame qu’elle venait d’utiliser pour assommer mon bourreau. J’avais déjà eu un aperçu de ses connaissances en navigation sur la rivière, mais elle venait cette fois-ci de démontrer sa redoutable maîtrise de l’aviron ! Passant son bras libre sous mes aisselles, elle m’aida à me relever tout en continuant à surveiller les gnomes. Ces derniers, après un temps d’hésitation bien compréhensible, commençaient à montrer des signes d’hostilité. « N’y pensez même pas ! » rugit-elle. « Ce haut-rêvant a peut-être du mal à se mettre debout, mais il pourrait vous balayer d’une simple pensée ! ». Les créatures ne savaient apparemment pas quelle attitude adopter. Et, tandis que leurs yeux morts allaient de leurs congénères électrocutés à leur chef assommé, Gwennen et moi reculions prudemment vers le quai…
Nous réussîmes ainsi à rejoindre de bateau sans que nos assaillants aient pu retrouver le courage nécessaire à une nouvelle charge. Gwennen m’installa sur le pont tandis que notre marin commençait à manœuvrer. L’affrontement avec les boggarts se termina ainsi, assez étrangement, notre groupe comme le leur persuadé d’avoir évité le pire. Alors que l’embarcation était en train de sortir du port, je détournais le regard de nos ennemis et fermais les yeux pour me reposer. Lorsque je les rouvris - ce que je pensais être quelques instants plus tard - j’eus la surprise de constater que nous étions en pleine mer ! Regardant par-dessus le bastingage, je constatais que les lumières de la ville, seul détail visible dans la nuit noire, semblaient déjà loin à l’horizon. J’avais dû dormir plusieurs heures sans m’en rendre compte, et ce sommeil s’était avéré salutaire car je ne ressentais alors plus aucune douleur. A la grande surprise de mes deux compagnons, je me mis debout sans effort et allai les rejoindre en souriant de notre bonne fortune. Sans cesser de piloter le bateau, car nous souhaitions tous nous éloigner au plus vite de nos poursuivants, ils commencèrent à me féliciter pour mon exploit sur la place…
Nous discutâmes ainsi pendant un bon quart d’heure, excités comme des mômes qui se racontent et revivent le dernier film d’action qu’ils ont vu. Gwennen ne tarissait pas d’éloges à mon sujet, revenant sans cesse sur la façon dont j’avais créé la foudre qui avait frappé les boggarts. De mon côté, je ne me lassais pas d’évoquer son intervention musclée, et la simplicité avec laquelle elle avait mis en déroute la seconde patrouille. Mes deux interlocuteurs furent très surpris lorsque je leur avouais que j’aurai été bien incapable d’utiliser une nouvelle fois mes capacités, et nous rîmes tous de bon cœur lorsqu’ils réalisèrent que les menaces de Gwennen avait constitué un bluff bien involontaire. Le jeune homme profita même de ce moment de décontraction pour me présenter ses excuses quant à son accueil un peu froid. Il m’avoua qu’il n’avait pas vraiment cru à l’existence de mes pouvoirs - qu’il ne connaissait que par les récits de Gwennen - mais que ma démonstration lui avait fait changer d’avis à mon sujet. Cet aveu ne me fit qu’à moitié plaisir car, s’il ne me pensait alors pas capable de faire face aux boggarts, je ne comprenais pas pourquoi il m’avait envoyé les combattre… Mais, comme ses excuses semblaient sincères, je les acceptais et le félicitais à mon tour sur la façon dont il nous avait sorti de ce pétrin, tant dans les rues de la ville que lors de l’embarquement en urgence.
Notre discussion porta ensuite sur le boggart qu’avait assommé Gwennen, car mes compagnons n’avaient pas pu entendre les quelques mots qu’il avait prononcés. Je leur expliquai donc ce monologue interrompu, ainsi que ma découverte sur son identité. Cette révélation nous plongea tous les trois dans l’effroi et la perplexité. Nous nous lançâmes alors dans une confrontation de théories, pour tenter d’expliquer comment cet homme avait pu être changé en gnome. Je suggérai que le Visiteur en fut le responsable, et que par une malédiction quelconque, il avait transformé le haut-rêvant en boggart, respectant ainsi son souhait de vivre pour toujours dans les contrées du rêve… à son service. Mes deux interlocuteurs étaient d’accord avec moi, et le marin émit alors l’hypothèse encore plus terrifiante que tous les boggarts étaient en fait des hauts-rêvants, changés par le Visiteur pour les mettre à son service. Sa suggestion, bien que me mettant fortement mal à l’aise, me sembla alors tout à fait envisageable. Mais Gwennen nous posa alors une question qui nous fit finalement douter de la possibilité de cette théorie : quel intérêt le Visiteur aurait-il à changer un haut-rêvant en boggart ?
En effet, bien que redoutables à cause de leur nombre, leur armement et leur sauvagerie, ces créatures étaient finalement assez faibles si on les comparait un homme en bonne condition physique. Le haut-rêvant transformé était à l’origine une vraie force de la nature, or en tant que gnome, il avait été assommé en un seul coup par une jeune fille. « Certes pas n’importe laquelle » ajouta-t-elle en souriant, mais elle avait raison. De plus, à sa connaissance, aucun boggart n’avait jamais employé de capacité surnaturelle, contrairement aux hauts-rêvants. Donc tant physiquement que mentalement, une telle transformation ne pouvait que représenter un gâchis pour le Visiteur, qui par ailleurs semblait porter une attention toute particulière à ces capacités. Je suggérai qu’il s’agissait peut-être d’un processus pour s’assurer leur loyauté, mais elle me rétorqua que le colosse le servait déjà lorsqu’il était encore humain. Notre discussion s’acheva donc sans que nous eussions pu découvrir une explication définitive, mais toutes ces théories avaient transformé notre joie en un profond sentiment de malaise. Pour changer de conversation, le jeune homme, par ces quelques mots, évoqua alors un sujet que les derniers évènements m’avaient fait oublier : « Bon, et maintenant que nous sommes totalement perdus en haute-mer, il serait peut-être temps que le haut-rêvant active la boussole.». Mes deux compagnons se retournèrent alors vers moi pour me regarder, comme si je savais parfaitement de quoi il était question !