L'initiation (15/15) : Neutralité
Mon interlocuteur me désigna une table basse où une carafe de cognac à moitié vide et un verre semblaient m’attendre. Lui-même tenait un autre verre en main, et à la manière dont ses yeux brillaient, je compris qu’il était déjà enivré. Trop troublé par ce que j’étais en train de vivre pour refuser son invitation silencieuse, je me servis à mon tour et revins m’installer dans mon fauteuil. Le Peintre avait entre temps tourné son propre siège, de façon à me faire face. Lorsque je fus assis, il repris la parole : « Comme je te l’avais expliqué, haut-rêvant, ton initiation par ma… voisine (il hésita sur le mot à employer) n’a pas été possible. Il ne me restait donc qu’une seule solution pour t’aider à développer tes dons. ». « Oui, je sais. » l’interrompis-je, « Me faire former par le gardien de l’île. C’est bien chez lui que nous sommes ? ». Le Peintre fit tourner l’alcool dans son verre pendant quelques instants, avant de l’avaler d’un coup. « Non… » reprit-il, visiblement mal à l’aise « Nous sommes ici chez moi, dans mon domaine. ». L’orientation que prenait notre conversation ne me plaisait pas… J’avais de plus en plus l’impression d’avoir – c’était le cas de le dire – été mené en bateau avec cette histoire de voyage et de boussole. De plus, le gardien qui me faisait face me semblait nettement moins impressionnant que lors de notre précédente rencontre, comme s’il avait perdu sa majestueuse aura. « Expliquez-vous enfin ! » finis-je par m’exclamer, agacé par ses hésitations.
Tout en allant se resservir, il poussa un soupir puis se lança dans un long monologue, déclamé d’un ton étrangement mécanique. On aurait dit qu’il s’était préparé à cette confrontation, et qu’il récitait un texte appris par cœur. « Il faut que tu saches, haut-rêvant, que les circonstances nous obligent parfois à prendre des décisions difficiles. J’aurai personnellement préféré que tu sois formé par un gardien, comme cela aurait normalement dû être le cas. Mais nous vivons actuellement une période sombre, comme tu as pu t’en rendre compte. Dans l’urgence, j’ai dû prendre une décision pour te former… d’une manière accélérée, dirons-nous. Comme je n’avais pas le temps de t’expliquer la théorie, j’ai choisi de passer directement à la pratique. Je vois que tu commences à comprendre… Oui, ce voyage à travers les hautes-terres du rêve n’avait pas pour but de t’amener au lieu de ton initiation... Il constituait ton initiation. Mes croquis n’avaient d’autre fonction que de t’habituer à voyager entre ton monde et le mien, sans passer par les habituels points de passages. De l’alcool peu suffire pour accéder à la Croisée des mondes. Et si j’en crois ton potentiel, tu aurais aussi bien pu découvrir le Manoir de l’Absolu par toi-même, au cours d’un rêve romantique, sans jamais avoir vu ma peinture. Mais ces autres lieux, que tu as visités au cours des dernières semaines, ne constituaient pas des points d’entrée classiques. Seul un haut-rêvant ayant une certaine expérience pouvait s’y rendre. Mes dessins n’ont agis que comme une carte, t’indiquant où te rendre. Et c’est uniquement grâce à ton don que tu as fait le voyage. Il faut que tu en sois bien conscient, sinon cette leçon n’aura servi à rien… ».
Après une nouvelle gorgée et quelques secondes durant lesquelles ses yeux se perdirent dans le vague, il continua : « Il en est de même pour le temps du rêve. Tu ne l’as peut-être pas réalisé, mais tu es désormais capable de demeurer parmi nous beaucoup plus longtemps que la durée de ton sommeil. Et tu es d’ailleurs capable de t’endormir ici, sans te réveiller là-bas, n’est-ce pas ? ». J’approuvais de la tête, commençant à prendre conscience que ces changements que j’avais remarqués au cours de mes derniers voyages étaient finalement dus à cette initiation forcée ! Le Peintre, satisfait que je suive ses explications, poursuivit : « Et c’est encore la même chose pour ta capacité à modeler le déroulement de ton rêve suivant tes désirs. Déplacer une bougie était déjà assez impressionnant, mais rends-toi compte que tu peux désormais foudroyer tes adversaires ! ». Mon interlocuteur accompagna cette phrase d’un sourire et leva son verre à mon intention, comme pour me féliciter de mes progrès. Machinalement, je lui rendis la pareille et trinquai avec lui. Je sentis l’alcool descendre le long de ma gorge et aller se loger dans mon estomac, brûlant mes entrailles comme une coulée de lave. Le cognac agit presque instantanément, brouillant mes pensées. Il ne s’agissait assurément pas d’un alcool comme ceux qu’on pouvait boire dans le monde de l’éveil…
« Mais pourquoi m’avoir caché le but réel de ce voyage ? » demandais-je alors brusquement. « Je comprends comment cette initiation a eu lieu, et je vous remercie de vos efforts pour me former, mais je ne vois pas pourquoi vous ne m’avez pas tout expliqué dès le début. » Le gardien me regarda longuement, et ses yeux inhumains me semblaient alors avoir retrouvé toute leur fascinante acuité. « Pour la simple raison que tu ne voyageais pas seul, haut-rêvant. Ce mensonge de ma part était nécessaire pour que notre jeune amie fasse également le trajet, parallèlement à toi. ». « Je ne comprends toujours pas pourquoi ! » rétorquai-je. « Depuis que nous nous sommes rencontrés, elle a toujours souhaité me guider dans les contrées du rêve. Elle aurait certainement accepté de m’accompagner même si… même si… ». Etait-ce un effet de cet alcool ? La pièce se mit soudainement à tanguer devant mes yeux. Les flammes de la cheminée me paraissaient beaucoup trop violentes. Je tentai de reposer mon verre mais il m’échappa des mains et se fracassa sur le sol de pierre. « Où est-elle d’ailleurs ? » réussis-je à articuler, « Et pourquoi n’est-elle pas ici avec moi ? ».
« Où se trouve cette téméraire jeune fille ? On peut effectivement se poser la question, haut-rêvant… ». Le Peintre se retourna en même temps que moi, dans la direction d’où ces mots avaient été prononcés. Luttant contre mes paupières qui semblaient incapables de rester ouvertes, je vis le Visiteur s’approcher de nous. Il n’avait pas prit la peine de revêtir une apparence quelconque, et sa voix androgyne sortait mystérieusement de sa tête sans visage : « Mais c’est une question à laquelle je ne peux hélas pas répondre. Après tout, c’est toi qui as activé la boussole, non ? Qui sait vers quelle destination périlleuse tu as pu l’envoyer ? Certainement pas vers « l’île du gardien solitaire », puisqu’elle n’a jamais existé… ». Mon ennemi vint se placer à côté du gardien, sur l’épaule duquel il posa une main, tel un maître flattant son chien. Le Peintre, bien que ne semblant pas apprécier ce contact, eut pour seule réaction de boire cul-sec le contenu de son verre. « Mais ne t’inquiète pas, haut-rêvant… », repris le Visiteur, « Elle ne restera pas perdue en mer indéfiniment. Il n’y a de toute manière pas assez de vivres ni d’eau douce sur son petit bateau pour survivre bien longtemps. ».
Dans un dernier effort, qui n’eut pour seul effet que de provoquer un nouveau vertige, je tentais vainement de me lever. « Oh, non non non… », continua l'abjecte créature sur un ton amusé, « Tu n’es pas en état de te lever. Ni de ce fauteuil, ni de ton lit où tu es en train de dormir dans le monde de l’éveil. Sais-tu que cette boisson serait capable de tuer n’importe quel haut-rêvant ? Mais pas toi, mon ami... L’initiation que tu viens de subir semble avoir porté ses fruits. Au lieu de trépasser, tu vas poursuivre ce rêve, encore et encore, sans jamais plus te réveiller. Ne sois pas inquiet, le temps du rêve peut s’étirer à l’infini lorsqu’on agit avec prudence. Et je serai là, à tes côtés, pour t’enseigner de nombreuses choses que tu n’imagines pas encore. Depuis cette première fois où j’ai cherché à te rencontrer dans le manoir, je n’avais que cela en tête. Et regarde, nous voilà enfin réunis, enfin débarrassés de cette musicienne et de son agaçante progéniture. Nous allons faire des choses incroyables tous les deux… Des choses que ces contrées n’ont encore jamais connues, et qui les transformera à jamais. Et, bien qu’en ce moment tu doives me détester, je peux t’assurer que tu y prendras goût. »… Juste avant que je perde tout à fait conscience, j’entendis le Peintre ajouter : « Je suis désolé, haut-rêvant. Lors de notre première rencontre, je t’avais pourtant prévenu que je souhaitais rester neutre dans ce conflit. Je t’ai aidé de mon mieux dans ton initiation, mais afin de respecter ma neutralité j’ai également dû aider… ton nouveau maître. ».