Le récit de Gwennen (3/15) : L'île

Publié le par Weird

En écrivant le précédent paragraphe, je pensais sincèrement qu’il serait le dernier, mais quelque chose a vraiment mal tourné depuis. Ceci n’est plus le récit d’un voyage en bateau, mais celui d’une tragédie absolue. Dans ma situation, je n’ai plus rien à faire à part noircir ces pages. J’ignore qui les lira, mais il me faut bien occuper les quelques heures qui me restent encore à vivre… Je vais reprendre où je m’étais arrêtée et tâcher de relater ce qui m’est arrivé au cours des dernières semaines. Vous qui lirez ces lignes, qui que vous soyez, puissiez-vous être les témoins indulgents de mon échec et de ma fin…

Or donc, toujours guidé par la boussole, notre navire se dirigea vers une baie où nous accostâmes peu de temps après. Le fait d’être enfin arrivés à destination et le retour du beau temps nous redonnèrent très vite le moral. Je crois que, tout en préparant notre débarquement, nous nous sentions un peu honteux de nos disputes des jours passés. Sans vraiment en parler ni exprimer de regrets, nous recommençâmes à nous parler normalement, et je pense que ce statu quo nous soulagea tous les deux. Nous avions hâte de mettre pied à terre, et de tourner la page sur cet épisode plutôt fâcheux de notre relation. Mon ami manœuvra le bateau jusqu’à un ponton où nous débarquâmes avant de l’arrimer. Un chemin de terre, grossier mais praticable, partait en direction d’une épaisse forêt. Après avoir rassemblé quelques affaires, nous décidâmes naturellement d’emprunter cette unique voie.

La forêt se referma rapidement sur nous, tant sur les côtés qu’au-dessus de nos têtes. Les arbres ne ressemblaient en rien aux grands conifères qui recouvrent le domaine de ma mère. Ceux-ci ne présentaient aucune branche à part de larges palmes à leur sommet. Leurs troncs étaient couverts de plantes grimpantes et de nombreuses lianes pendaient çà et là. Le sol, quant à lui, était recouvert d’arbustes épineux sur près d’un mètre de hauteur, ce qui rendait quasi-impossible toute progression en dehors du chemin. L’air était à la fois chaud et très humide, et nos vêtements furent trempés de sueur après seulement quelques centaines de mètres. Par bonheur, la voie semblait étrangement épargnée par cette végétation luxuriante. Ce détail nous sembla d’ailleurs étrange, car malgré nos efforts nous ne pûmes distinguer aucune trace de pas ni d’élagage d’aucune sorte. On aurait dit que les plantes évitaient d’elles-mêmes de pousser à cet endroit…

Notre marche à travers cette jungle dura plusieurs heures, et le soleil était haut dans le ciel lorsque nous émergeâmes enfin dans une gigantesque plaine. Depuis le ponton jusqu’à cet endroit, le chemin avait été quasiment rectiligne, ce qui nous laissa un peu mal à l’aise, car malgré les apparences, il ne pouvait pas être d’origine naturelle. Pendant toute notre progression, nous ne vîmes ni n’entendîmes le moindre animal, alors que nous nous pensions que cette forêt serait grouillante de vie. Sans pouvoir l’expliquer, nous en conclûmes que - tout comme la flore - la faune de cette île devait éviter le chemin de terre... Nous étions arrivés à l’orée d’une vallée circulaire et colossale, qui aurait sans doute nécessité de marcher jusqu’au soir pour la traverser de part en part. Elle était bordée sur près des trois quarts de sa circonférence par d’énormes murailles de roches. Ces falaises abruptes, hautes de plusieurs centaines de mètres, ne semblaient offrir aucun moyen d’entrer ou de sortir de ce cirque. Le dernier quart était, pour autant que nous pûmes en juger de par notre position, occupé par la forêt que nous venions de traverser. A moins d’un autre chemin à travers la végétation inextricable, la route sur laquelle nous nous trouvions semblait donc l’unique point de passage.

Nous fîmes une halte pour nous reposer et nous restaurer, et surtout pour admirer la vue incroyable qui s’offrait à nous. Mon ami, plus habitué que moi à estimer les distances, évalua que le centre de cette vallée devait également être celui de l’île elle-même. Pour m’aider à me repérer, il dessina dans la poussière du chemin une vue aérienne des lieux tels qu’il l’imaginait. En étudiant son croquis, je ne pus m’empêcher de comparer cette terre à une cible, et de ressentir une certaine appréhension à l’idée de me diriger vers son centre. C’était pourtant là que, de toute évidence, se trouvait le but de notre voyage. Le seul problème était que nous n’arrivions pas à le distinguer ! Depuis notre position, il était facile de voir que le chemin continuait en ligne droite à travers la plaine. Mais lorsque nous tentions d’approcher notre regard de son centre, notre vision se brouillait inexplicablement. C’était comme si la vaste zone centrale se soustrayait à tout examen. Les couleurs de l’herbe et de la terre semblaient s’atténuer, et le paysage devenait de plus en plus flou, comme si nous tentions de regarder à travers une vitre graisseuse. En s’éloignant du centre par contre, notre vue retrouvait toute son acuité, et nous pouvions observer sans problème les falaises alentours…

Notre pause terminée, nous reprîmes la route. Mon compagnon n’était pas tranquille à l’idée de se diriger vers un lieu qu’on ne pouvait voir clairement bien qu’il fasse jour. Il me fit part de ses craintes, mais je le rassurais en lui rappelant où nous étions. Cette île étant le domaine d’un gardien, il était normal que certaines choses nous semblent inexplicables, en particulier si nous approchions de son château. Celui de ma mère disposait également de caractéristiques propres à jeter le trouble dans l’esprit des visiteurs non initiés. Il me semblait donc logique que la demeure du maître des lieux soit protégée d’une manière quelconque. Je concluais en lui affirmant que ce phénomène n’était donc sans doute qu’une étonnante forme de camouflage. Mon compagnon finit par trouver mes explications satisfaisantes et changea de conversation. Pour ma part, j’aurai bien voulu être également convaincue par mon raisonnement, mais je n’arrivais pas à me défaire de cette inquiétude qui m’étreignait. C’est d’ailleurs à ce moment que, comme pour justifier mon appréhension, un abominable hurlement retentit dans la vallée…

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Publié dans Chroniques

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T
Ah ben , j'étais sûr qu'on aurait maintenant le point de vue du haut-rêvant...Mais Gwennen nous laisse sur un suspense insoutenable!
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W
- Tortoise : Oui, à croire qu'elle le fait exprès ! ;-)
D
Certes, je parlais pour toi, éh éh ^^Vivre de telles aventures par procuration c'est quand même plus reposant ;-)
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W
- DDC : Quoi qu'en l'occurence, ces (més)aventures-là sont celles de Gwennen, pas les miennes ;-)
D
Une île... mais pas si déserte que cela !J'adore l'imprévu et les complications, continue :)
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W
- DDC : A partir du moment où Gwennen a mis le pied dessus, de toute manière, l'île n'était plus déserte ;-) Tu adores les complications ? Oui enfin mieux vaut les lire tranquilement chez soi que les vivre !
M
Arg!!!!!!!!!!!! non seulement elle ne croit pas à ce qu'elle dit mais en plus le hurlement risque de lui donner raison!!!!!!
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W
- Mae : C'est à craindre... En tout cas, je suis content de ne pas avoir été présent lorsque ce cri a résonné dans la vallée ;-)