Le récit de Gwennen (4/15) : Le palais des brumes
Tandis que ce hurlement se prolongeait pendant de longues secondes, mon compagnon et moi-même restâmes pétrifiés de terreur. S’il ne s’agissait assurément pas d’une voix humaine, je ne connaissais en revanche aucun animal capable de pousser un tel cri. Le son était assez puissant pour résonner dans toute la vallée et, malgré sa monstruosité, il me sembla comprendre ce qu’il signifiait. Quelle que soit la créature qui l’avait émis, on aurait dit qu’elle exprimait une sorte de satisfaction, comme si elle venait enfin d’obtenir ce qu’elle attendait après une terrible attente… Lorsque le silence retomba enfin et que nos yeux cessèrent de scruter les environs, nous dûmes admettre que rien ne semblait avoir changé dans la vallée. Nous nous rapprochâmes et nos mains se refermèrent naturellement l’une sur l’autre, pour tenter de nous rassurer mutuellement. Mais ce fut désormais sur nos gardes que nous poursuivîmes notre marche vers le centre de l’île…
Après quelques centaines de mètres, la moiteur des paumes de nos mains nous fit prendre conscience de notre proximité, et c’est avec une certaine gêne – et sans doute un peu de regret – que nous nous séparâmes. L’humidité de la jungle avait laissé la place à une chaleur sèche et intense. Nous fûmes rapidement à nouveau en nage. La poussière du chemin de terre, soulevée par nos pas, s’accrochait à nos bras nus et à nos visages, mais par prudence nous ne pûmes nous résoudre à quitter le sentier. Notre progression à découvert se déroula heureusement sans qu’aucun autre incident ne vienne la troubler. Le milieu de l’après-midi était déjà dépassé lorsque nous arrivâmes enfin à destination. Il n’y eut pas de transition, c’est brusquement que nous sûmes que nous étions arrivés au centre. Un instant encore auparavant, la vaste zone devant nous était tout aussi floue que lorsque nous l’avions observée depuis l’orée de la forêt. Puis, comme si nous avions franchis une limite invisible, nous fûmes « à l’intérieur ». Devant nos yeux écarquillés, se dressait un palais comme je n’en avais encore jamais vu…
L’édifice, dont la tour centrale devait culminer à une bonne centaine de mètres d’altitude, aurait bien évidemment dû être vu de n’importe quel point de la vallée. Et pourtant, ce n’est qu’en arrivant à ses pieds qu’il nous apparut. Me retournant, je constatais que le reste du paysage était parfaitement visible de là où nous nous trouvions. La zone de flou ne devait donc dissimuler le palais que des observateurs extérieurs, et pas l’inverse. Reportant mon attention vers le bâtiment, je me perdis pendant quelques dizaines de secondes dans l’admiration de son architecture. Entièrement constitué de pierres blanches qui reflétaient le soleil, il ressemblait à une nuée de flèches tirées vers le ciel. Certaines de ses tours étaient d’une telle finesse qu’elles ne devaient guère plus contenir qu’un escalier permettant d’accéder à leurs pointes effilées. Le corps principal était quant à lui de taille plutôt modeste, présentant une rotonde de trois ou quatre étages au maximum. Le spectacle de ce château, véritable défi à la gravité, était d’autant plus fascinant que l’édifice semblait s’être brusquement matérialisé devant nous. Sans aucun doute, nous étions bien devant la demeure du Gardien de ce domaine.
Excités et soulagés, nous franchîmes rapidement les quelques mètres qui nous séparaient de l’entrée, une porte élancée et asymétrique. Une volée de marches immaculées nous mena jusqu’à l’huis qui s’ouvrit, manifestement de lui-même, à notre approche. Hésitants quelque peu, nous franchîmes finalement la porte et pénétrâmes dans le palais. La pièce dans laquelle nous venions d’entrer était aussi surprenante que l’extérieur du bâtiment. De taille respectable, elle semblait dénuée de tout aménagement. Aucune décoration n’agrémentait ses murs blancs et lisses, et il n’y avait pas le moindre meuble non plus. Une lumière douce et diffuse éclairait les lieux, sans pour autant provenir d’aucune source en particulier. Le plus étonnant était que le sol de cette pièce disparaissait sous une couche de brume très dense, qui nous arrivait aux genoux. Je n’avais jamais vu un brouillard aussi compact : à part le fait qu’il n’entravait pas nos mouvements, il présentait les caractéristiques et l’opacité d’un liquide. Par curiosité, mon compagnon tenta de le dissiper autour de lui, en agitant la main, mais les volutes provoquées par ses mouvements retombaient rapidement. C’est à ce moment que la porte d’entrée se referma avec un léger bruissement. Bien que cet environnement fût plus étrange que menaçant, je ressentis la nette impression de m’être fait piéger.
Un pan du mur en face de nous s’effaça soudain, laissant entrer une haute silhouette. L’homme était vêtu d’une tenue exceptionnellement luxueuse, avec en particulier un plastron incrusté de centaines de petites perles. Le bas de sa tenue était constitué d’une sorte de robe rigide qui, associée au brouillard stagnant, lui donnait l’impression de glisser plutôt que de marcher sur le sol. Il portait un masque stylisé, aussi richement décoré que ses vêtements, mais le retira d’un mouvement élégant lorsqu’il s’arrêta devant nous. Il s’agissait en fait d’un jeune homme, tout au plus de quelques années mon aîné. Son visage, fin et distingué, était aussi pâle que ses cheveux étaient sombres. Il plongea ses yeux clairs dans les miens et prit la parole d’une voix posée : « Vous êtes dans le Palais des Brumes. Nous recevons rarement des visiteurs, mais ceux-ci sont toujours les bienvenus. Surtout lorsqu’ils semblent… avoir fait un long voyage. ». Sur le moment, je ne pus déterminer si sa formule de bienvenue était une manière détournée d’évoquer nos tenues encrassées. Il est vrai que nous tranchions alors franchement avec lui, et j’eus soudainement honte de me présenter ainsi chez un Gardien inconnu. Constatant que mon compagnon de route semblait incapable de parler, j’improvisais une réponse :
« Nous venons effectivement de loin, et nous vous remercions de nous recevoir. Nous sommes partis d’au-delà de la haute mer, pour rencontrer le gardien de ce domaine. Seriez-vous… ». Le jeune homme m’interrompit avec un sourire poli : « Je suis son fils, et je me ferai un plaisir de vous conduire à lui. ». Sans attendre notre réponse, il fit demi-tour et se dirigea vers la porte par laquelle il était entré. Nous lui emboîtâmes le pas, avec une certaine appréhension à cause de la brume. Comme s’il avait lu dans nos pensées, notre hôte précisa, sans même se retourner : « N’ayez crainte, le sol est régulier et vous pouvez marcher normalement. ». Mon compagnon, encore plus impressionné que moi par les lieux, me demanda alors : « Pourquoi ne voit-on pas où on met les pieds ? ». C’est à nouveau le jeune homme qui répondit, avec une pointe d’ironie dans la voix : « Mais je vous l’ai déjà dit : vous êtes dans le Palais des Brumes. ». Cette dernière remarque vexa mon ami qui mit les mains dans ses poches et n’insista pas. Nous progressâmes ainsi en silence à travers une série de couloirs et de pièces aussi vides que le hall. Le brouillard était présent partout, et les portes semblaient s’ouvrir et se refermer automatiquement sur notre passage. J’avais de nombreuses questions à poser, mais je préférais les garder pour le maître des lieux. Je n’allais d’ailleurs pas tarder à le rencontrer, ainsi que le reste de son étrange famille…