Le récit de Gwennen (10/15) : Le voyage immobile
« Pourquoi as-tu choisi de monter ? » me lança le Passeur depuis l’extérieur de la tour. « Je ne sais pas trop… » répondis-je en interrompant ma progression, « Je crois que je suis curieuse de voir comment cet escalier, qui semble si court, peut me mener chez moi. ». L’enfant aux yeux dorés approuva de la tête en souriant, avant d’ajouter : « Je dois te mettre en garde avant de te laisser. Il faut que tu saches que personne ne peut emprunter deux fois ma tour. Choisis donc bien la porte que tu utiliseras pour en sortir. Car une fois celle-ci franchie, tu ne pourras plus revenir en arrière. ». Il ponctua ces paroles énigmatiques par un petit geste de la main et s’éloigna hors de mon champ de vision. Un peu inquiète, et pas franchement sûre d’avoir fait le bon choix, j’entrepris de monter prudemment les marches. Le cœur de la tour du Passeur était plein, l’escalier s’enroulant autour d’une sorte de pilier central. Aucune fenêtre ne s’ouvrait dans le mur extérieur, si bien que je fus rapidement plongée dans le noir. Une main contre la roche et l’autre tendue devant moi, je progressais sans faire de pause. Après plusieurs dizaines de marches, je dus me rendre à l’évidence : l’escalier était clairement plus grand… que la tour elle-même !
Ma progression se poursuivit ainsi pendant une minute ou deux. J’étais étonnée par le phénomène, mais en aucun cas oppressée par l’obscurité. Cette dernière fût d’ailleurs progressivement remplacée par la clarté du jour qui provenait… de l’arche d’un palier que je venais d’atteindre. Il est difficile de décrire la stupeur que je ressentis en arrivant en haut des marches. Je crus tout d’abord que, par un phénomène mystérieux, j’étais revenue au rez-de-chaussée de la tour. L’environnement intérieur était en effet en tout point semblable à celui d’où j’avais débuté mon ascension. C’était comme si, tout en continuant à monter les marches, j’étais passée sans m’en rendre compte de l’étage au sous-sol, et que j’avais fini par retrouver mon point de départ. Un élément de taille contredisait pourtant cette hypothèse : le paysage à l’extérieur n’avait rien à voir avec la vallée où je me trouvais quelques minutes auparavant. Me souvenant de la mise en garde du Passeur, je m’approchai de l’arche en prenant bien garde de ne pas quitter cet incroyable bâtiment…
La tour semblait désormais construite sur un petit tumulus, lui-même situé au cœur d’un marécage. Devant moi, et sur des dizaines de mètres, s’étalait une zone inondée d’où émergeaient ça et là des bouquets de roseaux. Le soleil ne traversait qu’avec peine un ciel uniformément gris, très éloigné de la luminosité qui régnait au-dessus de l’île. Un serpent d’une taille respectable, dont l’aspect m’était inconnu, passa devant l’arche et poursuivit sa progression en rampant à la surface de l’eau… Non seulement cet environnement m’était totalement étranger, mais il était impensable qu’il puisse se situer à seulement quelques étages au-dessus de la vallée que je venais de quitter. J’en conclus donc, sans pouvoir expliquer ce prodige, que cette tour devait exister simultanément dans plusieurs lieux distincts !
Désireuse de valider mon hypothèse, je tournais le dos à l’arche et poursuivis mon ascension. Progressant aussi vite que l’obscurité de l’escalier me le permettait, je gravissais avec une excitation grandissante les degrés de l’escalier. Les paroles du Passeur, exprimant la faible différence entre le haut et le bas, commençaient à prendre sens dans mon esprit. Quelques dizaines de secondes plus tard, j’étais en effet de retour sur un nouveau rez-de-chaussée. Mon enthousiasme retomba brutalement lorsque je fut cueillie par des rafales de vent glacial. De l’autre côté de l’arche, tout n’était qu’un gigantesque blizzard immaculé ! Un petit tas de neige s’était d’ailleurs accumulé sur le sol de l’entrée. Où pouvais-je donc me trouver pour faire face à une telle tempête ? Au sommet d’une montagne ? Regrettant de ne pas être plus couverte, je quittais le palier et empruntais pour la troisième fois l’escalier…
Tout en continuant mon exploration, je m’interrogeais sur le choix que j’avais fait de monter au lieu de descendre. Cette décision avait-elle une réelle influence sur ce voyage immobile ? Les différentes terres que je traversais s’étalaient-elle dans un ordre précis, comme les différents étages d’un bâtiment ? Le quatrième palier, que je venais d’atteindre, s’ouvrait sur un paysage désertique. Des dunes de sables, sous un soleil de plomb, semblaient s’étendre à l’infini. Dans le lointain, je crus distinguer les vestiges de ce qui me sembla être une ville, mais ma vision était brouillée par la chaleur de l’air... Je repris l’escalier, fascinée par l’expérience que j’étais en train de vivre. Pour une voyageuse telle que moi, cette tour était l’occasion d’accéder quasi-instantanément à des domaines tellement éloignés ! Hélas, les circonstances ne me permettaient pas d’en profiter, d’autant plus que le Passeur m’avait précisé que personne ne pouvait utiliser sa tour à deux reprises. Ebahie et frustrée à la fois, je poursuivis ainsi mon parcours pendant de nombreux étages.
A chaque palier, l’arche donnait sur un lieu différent et lointain. Des steppes herbeuses succédaient à de profondes forêts, des collines verdoyantes à des canyons accidentés. A plusieurs reprises, je me retrouvais même dans des lieux clos, immenses cavernes souterraines ou galeries cyclopéennes creusées dans les profondeurs rocheuses. Tour à tour inquiétants ou magnifiques, les différents paysages des Contrées du Rêve défilaient devant moi, comme autant de destinations qui m’étaient offertes mais en même temps inaccessibles. Je reconnus plusieurs domaines pour m’y être personnellement déjà rendue (et je suis certaine qu’aucune tour ne se dressait à cet endroit), et d’autres grâce aux descriptions de hauts-rêvants avec qui j’avais pu m’entretenir par le passé. Je ne pourrais déterminer avec précision combien de temps dura cet inoubliable circuit, mais les étapes se comptèrent par dizaines. Et puis, alors que j’avais presque oublié la raison de ma présence ici, je fus brusquement ramenée à la réalité. Les hauts conifères, l’odeur de la terre, la couleur du ciel, tout m’était si familier que je sus que j’étais de retour au domaine de ma mère.
Je restais sur le palier pendant plusieurs minutes, soudainement hésitante quant à la marche à suivre. J’avais évidemment envie de retrouver cet environnement et de poursuivre ma quête, mais l’idée de quitter définitivement la tour me peinait fortement. Peut-être aurais-je pu continuer à monter les escaliers, histoire de découvrir deux ou trois autres paysages, avant de redescendre et de sortir à cet étage ? Mais si, en faisant le chemin inverse, je ne retrouvais pas les mêmes lieux ? Devrais-je errer dans cette tour sans fin, à la recherche de mon foyer, alors que j’avais eu l’occasion de le rejoindre ? Je décidais finalement de suivre la voie de la raison et, non sans une certaine appréhension, franchis l’arche. Je m’éloignais de quelques pas avant de me retourner… Comme je m’en étais doutée, la tour du Passeur ne se trouvait déjà plus derrière moi. Lui adressant un remerciement silencieux, je reportais mon attention sur la forêt qui m’entourait. Etant la fille de la Gardienne de ce Domaine, je suis moi aussi liée à cette terre. Or, je n’avais pas besoin de me concentrer pour comprendre que quelque chose allait terriblement mal. J’avais beau être de retour chez moi, tous mes sens me hurlaient que je me trouvais en plein territoire ennemi…