Le récit de Gwennen (14/15) : Entrevue

Publié le par Weird

Lorsque les boggarts furent certains de ma reddition, l’un d’entre eux quitta la pièce – sûrement pour aller chercher des instructions. Je choisis d’attendre docilement car toute tentative d’évasion semblait désormais vaine. Il revint quelques minutes plus tard et ordonna qu’on me relève. Je fus solidement ligotée et mes jambes furent entravées de manière à me permettre d’avancer sans pouvoir courir. Ils me menèrent ensuite à l’extérieur et, sous la garde d’une trentaine d’entre eux, je fut contrainte de prendre la direction du château. Tout en avançant, je tâchais de me calmer et de faire le point sur la situation. J’étais naturellement bouleversée par ce que je venais de découvrir : c’était en fait le Haut-Rêvant, corrompu de la pire des façons, qui était à l’origine de la ruine s’étant abattue sur le domaine. Le fait qu’il soit resté au Manoir et qu’il ait confié mon transport à ses gnomes prouvait le peu d’importance que j’avais désormais à ses yeux. J’étais peinée pour lui, mais tant qu’il serait dans cet état, il faudrait que j’arrive à le considérer comme un ennemi. Il ne me restait plus qu’à espérer que son courageux chat n’ait pas subit le même sort que le Bargheist.

Nous traversâmes la forêt dans un silence relatif, seulement troublé de temps en temps par un boggart qui venait m’injurier ou me menacer des pires sévices. Ayant déjà été captive de ces monstres, je savais comment réagir et décidai de ne pas répondre à leurs provocations. Leur force vient en grande partie de la terreur qu’ils répandent chez leurs victimes, mais leur sauvagerie est tout de même bien réelle. Autant ne pas leur donner de raison d’exercer leur cruauté sur moi, car j’allais avoir besoin de toutes mes forces pour la suite. Après une marche rendue pénible par les liens qui gênaient mes mouvements, nous finîmes enfin par arriver au château. Je n’éprouvai hélas aucun réconfort en contemplant ses hautes murailles et ses tours familières, car je sentais que cette demeure n’était plus la mienne. Le mal y régnait désormais, ici comme sur le reste des terres. Je fus menée jusqu’à une petite pièce du sous-sol, réaménagée en cachot, où je me trouve d’ailleurs encore au moment où j’écris ces lignes …

Je pense qu’il serait inutile que je décrive les détails de mon emprisonnement. Ne disposant d’aucune fenêtre pour observer le cycle des jours, je perdis rapidement la notion du temps. Les boggarts me donnaient de quoi me nourrir d’une manière très irrégulière, et je pris l’habitude de manger quand l’occasion se présentait. Ils accompagnaient leurs irruptions par des promesses d’exécution prochaine ou me bousculaient parfois, mais je sentais qu’ils avaient reçu l’interdiction de me blesser sérieusement. Quant à moi, je passais par différentes phases, alternant entre la résignation et la terreur la plus totale, quand je n’échafaudais pas des plans d’évasion aussi hardis qu’irréalisables. J’étais en train de dormir d’un sommeil agité lorsque la porte de ma cellule s’ouvrit brusquement. Le Haut-Rêvant, vêtu d’une tenue luxueuse et tape-à-l’œil, entra d’un pas rapide et me gratifia d’un vicieux coup de botte dans les côtes. « Tu veux voir ta mère ? » jeta-t-il d’un air agacé, « Alors suis-moi immédiatement. ». Sans attendre de réponse, il sortit dans le couloir où l’attendaient plusieurs boggarts. Le cœur lourd, tant à cause de la douleur que de l’inhumanité qui émanait de lui, je le suivis avec prudence.

Aveuglée par le contraste entre l’obscurité de ma cellule et les torches que les boggarts me brandissaient sous le nez, je ne pus réagir assez vite. Tandis qu’on me liait les poignets, le Haut-Rêvant me saisit rapidement par le menton. Resserrant cruellement ses doigts sur mes joues, il m’obligea à desserrer les mâchoires. Sa violence était telle que je fus incapable de résister. De son autre main, il introduisit de force un objet sphérique dans ma bouche. Avant que je comprenne ce qui se passait, il terminait de fixer une lanière de cuir pour maintenir le bâillon en place. Incapable de refermer la bouche ni de pousser le moindre cri, je me mis à respirer furieusement par les narines tout en roulant des yeux. « Ne soit pas inquiète… » m’expliqua-t-il d’un ton faussement rassurant, « C’est juste pour éviter que tu racontes n’importe quoi. ». Profitant de sa supériorité, il accompagna cette phrase énigmatique d’un simulacre de tendresse, délivrant une mèche de mes cheveux qui avait été coincée par la lanière du bâillon. Maintenant que j’avais l’occasion de le regarder en face, je constatai que son visage était lardé de fines et pâles cicatrices. Elles semblaient anciennes, mais je suis certaine qu’elles étaient dues à l’attaque de son chat. Je regrettai amèrement de ne pouvoir parler, car j’aurai alors bien voulu lui demander si ces blessures étaient encore douloureuses !

Sur un geste de sa part, les boggarts me menèrent à travers le château tandis qu’il repartait dans une autre direction. Durant notre progression, je remarquai avec dégoût que de nombreux meubles et œuvres d’art avaient été saccagés. De plus, ces monstres avaient grossièrement peint divers symboles sur les portes, certainement pour contrer la protection qui modifiait continuellement l’apparence des issues. C’était assez déstabilisant de parcourir ainsi les couloirs de mon propre foyer, sans pour autant le reconnaître ni m’y sentir en sécurité. Nous arrivâmes finalement devant une porte à travers laquelle ils me poussèrent sans ménagement, avant de la refermer derrière moi. Ce lieu, jadis un salon, avait été entièrement vidé de ses meubles. Deux énormes grilles métalliques, sans aucune porte, séparaient désormais la pièce en trois sections distinctes. Je me trouvais dans la première et, enfermée dans la troisième, ma mère me faisait face ! Sur le moment, les quelques mètres infranchissables entre nous me semblèrent plus insupportables que tous ces mois pendant lesquels nous avions été séparées. Je me collais à la grille, tandis qu’elle-même passait ses bras entre les barreaux de son côté, vaines tentatives de nous toucher. Je me souvins soudainement que je ne pouvais pas lui parler non plus, et je me mis à pleurer, submergée par l’émotion et la frustration. Par nos regards, nous partageâmes malgré tout un intense moment de proximité, contre lequel les bassesses de nos ennemis ne pouvaient rien.

Consciente de ma situation et désireuse de mettre à profit cette entrevue, ma mère prit la parole : « J’ignore combien de temps ils nous laisseront ensemble, mais il semble que je vais devoir parler pour deux. Avant tout, est-ce que tu vas bien ? ». Je ponctuais de mon mieux ce dialogue à sens unique, hochant la tête pour lui répondre positivement. Rassurée, elle reprit : « Etant donné les circonstances, il est essentiel que tu sois plus forte qu’eux. ». Elle sourit pour me tranquilliser, avant de poursuivre. « Je suppose qu’ils t’ont amenée devant moi pour me faire parler et que, bien qu’absents, ils nous écoutent d’une manière quelconque. Peu importe ce qu’ils pensent pouvoir apprendre de moi de cette manière, car je dois impérativement te dire certaines choses… Tout d’abord, il faut que tu saches que mon temps est compté. Ne t’agite pas et écoute-moi attentivement ! Même si c’est dur à entendre, je suis sûre de ce que j’avance. Je suis déjà morte une fois et je sais aujourd’hui que mon retour à la vie n’était que temporaire. Certaines lois sont immuables, quelles que soient les forces en puissance. Si je veux que tu saches tout cela, c’est parce que je place en toi mes espoirs de voir ce domaine redevenir ce qu’il était. C’est à toi qu’il incombera désormais de le protéger et d’en chasser nos ennemis. Mais pour cela, je dois te faire d’importantes révélations… et ce sont de biens lourds secrets qu’il te faudra porter. ». Elle marqua une pause, pour s’assurer que j’étais prête, avant de reprendre : « Je vais commencer par t’apprendre qui est notre adversaire sans visage. ».

Publicité

Publié dans Chroniques

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
W
Rhaa affreux... bon je cours lire le chapitre 15 (le dernier, sniff), j'espère qu'on en apprend effectivement plus sur Tête d'Oeuf et sur ce qui se passe ici...
Répondre
W
- Wanderin : Oui, moi aussi j'aimerai bien comprendre... ne serait-ce que ce qui m'arrive ! ;-)
D
Pouah, j'espère bien !!! ^^'
Répondre
W
- DDC : Héhéhé, suite et fin de ce tome dans les 24 prochaines heures ;-)
D
Farpaitement ! :) Hiiii, c'est quoi ce "14/15" qui est apparu ?! Je sais bien que tu es devenu un monstre mais tu ne vas pas pousser la cruauté jusqu'à nous laisser passer Noël sans chroniques quand même ? ;-)
Répondre
W
- DDC : Ne t'inquiète pas, Noël ne décale en rien la publication des chroniques ! Par contre, ne t'attends pas à lire un chapitre "de Noël", avec des bons sentiments et une fin heureuse :-D
D
Je suis d'accord, c'est trop couuuuuurt ! Je dirais même plus : c'est *toujours* trop court !! :)
Répondre
W
- DDC : Héhé, merci pour ce compliment dissimulé derrière un reproche ! Et je suppose qu'une fois ce tome 5 terminé, tu te plaindras que l'entracte est trop long ;-)
T
Rah, on n'apprend presque rien dans ce chapitre!! Vivement le prochain, que ça avance un peu!
Répondre
W
- Tortoise : Héhéhé, tu es accro aux révélations ma parole ! Mais ce découpage te permet de formuler des théories avant de découvrir les réponses la semaine suivante, non ? ;-)