Le récit de Gwennen (8/15) : Fuite

Publié le par Weird

Sans un regard en arrière, comme me l’avait conseillé mon défunt compagnon, je m’éloignais rapidement de ce lieu maudit. L’air nocturne, frais sans être froid, me fit un bien immense, comme si l’atmosphère du Palais des Brumes avait peu à peu empoisonné mon esprit. A mesure que mes pas me séparaient du bâtiment, l’envie de mettre la plus grande distance possible entre lui et moi se fit plus pressante. Comme la robe rigide que je portais entravait mes mouvements, je la retirai prestement et l’abandonnai sur le sentier. Mieux valait voyager les jambes nues qu’être incapable de courir. C’est d’ailleurs ce que je fis, d’abord à petites foulées hésitantes, puis atteignant rapidement un rythme que je saurais maintenir pendant plusieurs heures. J’avais simplement envie de revenir le plus vite possible à l’embarcadère et de prendre le large, même si j’ignorai totalement où aller par la suite. Sur le moment, j’étais trop bouleversée pour y réfléchir, tâchant seulement de me concentrer sur ma course, et d’apprécier cette brise nocturne qui séchait mes larmes.

J’avais dû parcourir quelques kilomètres lorsque retentit soudainement le hurlement que nous avions entendu à notre arrivée dans la vallée. Il s’agissait sans aucun doute de la même créature, bien que son intonation fut sensiblement différente cette fois-ci. Je pouvais percevoir dans ce long cri une sorte de tristesse, comme si la chose exprimait sa déception devant ma fuite. Dire que quelques semaines auparavant, j’avais cru qu’il s’agissait d’un animal dont j’aurais pu me mettre à l’abri en rejoignant le château. Je comprenais maintenant que le hurlement initial provenait du maître du palais, et reflétait alors sa satisfaction en voyant approcher deux nouvelles victimes. Soulagée de lui avoir échappé, mais abattue en pensant que je repartais seule, je tâchai de faire le point sur la façon dont cette tragédie avait pu se produire.

La chose qui vivait dans ce palais n’était pas un gardien, et cette île n’était donc pas le domaine où nous devions nous rendre. Ce constat avait au moins quelque chose de positif : quelle que soit la raison qui m’avait amenée ici, le Haut-Rêvant n’y viendrait heureusement pas. Guidé par le dessin du Peintre, il avait dû arriver depuis longtemps auprès du gardien qui se serait chargé de son initiation. Le problème devait certainement venir de la navigation. La durée anormale de notre voyage en mer prouvait que l’erreur avait eu lieu à ce moment. La boussole – pour une raison qui restait encore à déterminer – avait mal fonctionné et nous avait menés par erreur sur ce territoire de cauchemar. La seule alternative qui me restait était donc de revenir dans les hautes-terres puis de rejoindre le Peintre. La façon dont j’allais pouvoir naviguer seule en sens inverse, sans boussole correctement activée ni vivres, était une autre histoire…

L’aube était prête à poindre lorsque j’atteignis l’orée de la jungle. Aucun obstacle n’avait interrompu ma course à travers la vallée, et je fus heureuse de m’arrêter pour reprendre mon souffle. Les muscles de mes jambes, engourdis par le manque d’exercice de ces dernières semaines, rechignaient à me porter plus longtemps. Heureuse de m’être suffisamment éloignée du Palais des Brumes, je m’octroyai une pause dans ma fuite en m’allongeant dans l’herbe. Fermant les yeux, je savourai ma liberté retrouvée, qui ne m’avait pourtant jamais manqué tout au long de cette étrange captivité. Je dus m’endormir sans m’en rendre compte, car le soleil était déjà haut dans le ciel lorsque je rouvris les yeux. Je me relevai et tentai tant bien que mal de me débarrasser de la terre que ma course nocturne avait soulevée sur le chemin. Une fois mes jambes époussetées, leur pâleur me sauta aux yeux. Avant de trépasser, mon compagnon m’avait affirmé que je ressemblais désormais aux autres résidents du palais. Allais-je garder cette apparence, cette couleur de peau, ces traits de visage ? J’aurai certainement un choc la prochaine fois que je me regarderai dans un miroir…

Après un dernier regard vers la vallée, dont le centre était toujours aussi flou, je repris la route à travers la jungle. Ma progression fut hélas très brève car, après seulement quelques mètres, le chemin était bloqué par une végétation inextricable. En fait, la voie s’arrêtait brusquement, comme si elle n’avait jamais existée, ne menant qu’à un enchevêtrement de troncs et d’arbustes épineux. Je fis demi-tour et ressortis de la forêt, pour m’assurer que je ne m’étais pas trompée de route. Mais non, il n’y avait de toute manière qu’un seul chemin, reliant quasiment en ligne droite la crique au palais. Repassant sous les arbres, je tentai tant bien que mal de franchir la barrière végétale qui s’interposait entre le navire et moi. Au bout de quelques minutes de lutte, les jambes en sang, je dus m’avouer vaincue. En l’absence de sentier, il m’aurait fallu un équipement adéquat pour franchir la jungle, et je n’avais même pas de pantalon ! Pestant et retirant une épine qui s’était fichée dans ma cuisse, je revins à l’orée de la forêt. Quelle ne fut pas ma surprise en y découvrant un enfant, assis sur une roche, qui semblait m’attendre…

Ce garçon devait avoir une douzaine d’années tout au plus, et il était vêtu d’une tenue de cuir sombre parfaitement coupée. Il me regarda émerger de la jungle, un sourire légèrement amusé sur les lèvres, comme si rien de ce qu’il voyait ne l’étonnait vraiment. Je devais pourtant avoir une drôle d’allure : à moitié nue, couverte d’un mélange de terre et de sang, et jurant ainsi à voix haute. Tandis que je m’approchai de lui, je crus tout d’abord que le soleil se reflétait de manière inhabituelle dans ses yeux. Par la suite, je me rendis compte que ses iris étaient naturellement dorés. Me souriant franchement, il s’adressa à moi d’une voix claire et posée. « Je te souhaite le bon jour, voyageuse. Tu es loin de ton foyer et tu ne disposes d’aucun moyen de t’y rendre. Peut-être apprécierais-tu que je t’aide à quitter cette île ? ». Abasourdie par son assurance comme par la pertinence de ses propos, je répondis : « Mais qui es-tu donc, et comment sais-tu tout cela ? ». L’enfant sauta au pied de son roc et, posant ses poings sur ses hanches, me toisa de son étrange regard d’or. « Si je me présente à toi comme étant le Passeur, je pense que tout sera dit. ». Bouche bée, je réfléchis à l’implacable logique de sa réponse : si j’étais réellement face au légendaire Passeur, il était naturel qu’il en sache autant à mon sujet…

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Publié dans Chroniques

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T
Nous revenons à des perspectives plus heureuses!Vivement la suite, comme toujours.
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W
- Tortoise : Merci de ton impatience, ça fait plaisir à lire ;-)
D
Ah chouette, un nouveau personnage qui rentre dans la danse ! Que demandera-t'il en échange de son aide ?
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W
- DDC : J'avoue que j'ignore quel est le prix du Passeur ! S'il a l'air célèbre dans les contrées du rêve, je n'en avais personnellement jamais entendu parler jusque là... Je crois donc que nous devrons attendre le prochaine chapitre pour le savoir ;-)